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A PARIS,

CHEZ J. L. J. BRIÈRE, LIBRAIRE,

BUB SAINT-ANDBÉ-DBS-ÀBTS, TX' 68.

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AVERTISSEMENT

DES NOUVEAUX ÉDITEURS.

C'est de l'Italie , les expositions de tableaux étaient fréquentes , que nous vient l'usage de soumettre au juge- ment du public les ouvrages des beaux-arts. En 1673 , époque à laquelle l'Académie de peinture et de sculpture tenait ses séances au Palai»-Royal ^ on y fit la première ex- position qui ait eu lieu en France. Il en existe une descrip- tion imprimée.

Mansard obtint de Louis xiv , en 1699 > qu'une nouvelle exposition eut lieu dans la grande galerie du Louvre ; elle se renouvela en 1704* <

Ce n'est plus ensuite qu'en 1727 qu'on trouve des ves- tiges de Salons.; un nouveau concours fut alors ouvert au Louvre pour les membres de l'Académie de peinture et de sculpture ; mais tous n'y furent point admis.

Enfin en 1787 , le sieur Orry, directeur général des bâti- ments y ordonna une exposition générale pour l'encourage- ment de tous les membres de l'Académie sans distinction ; et c'est plus spécialement de cette époque que date la fon- dation des Salom, qui se renouvelèrent tous les ans jus-

Vf AVERTISSEMENT.

qu'en 117459 époijue à partir de laquelle on laissa rintenralle d'une année e»tce .chaque «xjpMtim.

Diderot , qiî'int&essait vivement tout ce qui tient aux sciences et aux arts , ne put'rester froid spectateur des ex-« positions dfe tabhaliik tfki sfc fir6Ml de SMi teflips ; il composa ses Salons et son Essai sur la peinture pour son ami Grimno; qui les transmettait aux princes d'Allemagne dans sa Cor-^ wespondance littéraire.

Ces ouvrages n'étaient donc point destinés pour le public ; ils ttie Utàfetiï tùfentie pta^ ^f«imfe du vivarit dfe fftateut.

Aiiisi , eh liSsmt lés jugéfmeîits de Diderot sur tes tableaux éX^é$ de Sôii \ettii^ , et tes digtessibns originales dotrt il a p'ai^mé Ses iùlohs y il ne faut p'oiht petdre de vue qu^on te tarprënd th. quelque toHë càU^nt avec Itti-lnême ; et c'est àAH^ tiil§&%i qu'on Se plàif à tecôHtiaitre le Vhilosopli« vertueux qui , traçant avec hardiesse le» règles du beàU , s*iat-^ tathe constamment à former le peintre de mœurs , et qui , au milieu de descriptions endianteresses , au milieu même de traits graveleux , bien faits pour plaire à la classe de gen& pour laquelle il écrivait , se montre toujours moraliste , comme on le voit dans la description de la Mère iien ai^ mée, et lait âiérir surtout les vertus domestiques.

Pour nous servir des expressions de Fun des apologiste» de Diderot : « Ge n^est pas seulement le peintre ou le sculp- u teur qui doitlireles Salons, pour y pénétrer les mystères M les plus délicats de Son ait ; ce n^est pas seulement l'écri- « vain , pour y apprendre comment , dans le sujet en appa- « rence le plus monotone , on peut varier avec charmes le

AVERTISSEMENT, v

« style et les transitions. Le moraliste, le politique même « trouveront dans cette lecture autant d'instruction que de et plaisir. La contemplation des arts ramène naturellement M le Philosophe à réfléchir sur les institutions et les passions « qui leur ont donné naissance , et sur les altérations qu^en N reçoivent à leur tour nos passions et nos institutions. « Entraîné par ce penchant, Diderot ne renonce jamais au « droit d'élever sa pensée jusqu'à l'objet jde ses méditations « constantes , les principes de la morale et du bonheur des « hommes. »

Comme Diderot se l'est proposé , sa description des ta- bleaux est telle , qu'avec un peu d'imagination et de goût , on peut les réaliser dans l'espace , et poser les objets à peu près comme ils ont été vus. C'est ainsi qu'il assure aux ou- vrages qu'il a décrits une existence plus durable que celle qu'ils ont due à la toile et au marbre. Mous avons cepen- dant eu le soin, pour rendre , s'il se peut , la lecture de ces Salons encore plus attachante , d'indiquer par des notes les tableaux que l'on retrouve aujourd'hui au Musée Français, et de faire connaître ceux que la gravure a fait revivre, et dont il arrive souvent de rencontrer la copie.

Naigeon n'avait publié , dans l'édition de 1798^ que le Salon de 1^65 avec V Essai sur la peinture, donf une édi- tion incomplète avait paru en 1796 chez Buisson, et le Salon de 1767. Nous avons augmenté cette première collec- tion du Salon inédit de 1761 , que nous avons placé en tête de ce volume.

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SALON DE 1761.

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SALON DE 1761.

A MON AMI M. GRIMM.

Voici , mon ami ^ les idées qui m'ont passé par la tête à la yue des tableaux qu'on a exposés cette année au Salon. Je les jette sur le papier, sans me soucier ni de les trier ni de les écrire. Il y en aura de vraies, il y en aura de fausses. Tantôt vous me trouverez trop sévère , tantôt trop indulgent. Je condamnerai peut-être vous approuveriez ; je ferai grâce vous condamneriez ; vous exigerez encore je serai content. Peu m'importe. La seule chose que j'aie à cœur, c'est de vous épargner quelques instants que vous emploierez mieux, dussiez-vous les passer au milieu de vos csgiards et de vos dindons.

Louis-Michel Van Loô.

Le premier tableau qui m'ait arrêté est le Por^ trait du Roi. Il est beau, bien peint, et on le dit très-ressemblant. Le peintre a placé le monarque debout, sur une estrade. Il passer II a la tête nue* Sa longue chevelure descend en boucles sur ses épaules. Il est vêtu du grand habît de cérémonie. Sa main droite est appuyée sur le bâton royal. Il tient, de la gauche, un chapeau chargé de plumes «

Salovs. tome X< I

a SALON DE 1761.

Le mante^i royal qui couvre sa poitrine et ses épaules , descendant entre le fond du tableau et ses jambes^ qu'on voit depuis le milieu de la cuisse , achève de détacher ces parties de la toile, et celles-ci entraînent les autres. Seulement ce volume d'her- mine qui boufFe tout autour du haut de la figure la rend un peu courte; et cette espèce de vêtement lui donne moins la majesté d'un roi que la dignité d'un président au parlemeiit.

M. DxjMONT LE Romain*

Vous savez que je n'ai jamais approuvé le mé- / lange des êtres réek et des êtres allégoriques , et le taUeau qui a pour sujet la Publication de la Paix en 1749 (i)> '^^ 1^'^ P^^s fait changer d'avis. Les êtres réels perdent de leur vérité à côté des êtres allégoriques, et ceux-ci jettent toujours quelque obscurité dans la composition. Le mor- ceau dont il s'agit n'est pas sans effet. H est peint avec hardiesse et force. C'est certainement l'ou- vrage d'un maître. Toutes les figures allégoriques ' sont d'un côté, et' tous les personnages réels de l'autre. A gauche de celui qui regarde , la Paix qui descend du ciel, et qui présente au roi, habillé à l'antique, une branche d'olivier, qu'il reçoit, et qu'il remet à la femme symbolique la ville de

(i) Le traité qui mit fin à la guerre de la Succession fat signé à Aix** la-Chapelle le i8 octobre 17489 et publié à Paris le 12 février 1749-

SALON DE 1761. 5

Paris : d'un côté, la Générosité qui verse des dons ; de l'autre , un Génie armé d'un glaive qui menace la Discorde terrassée sous les pieds du monarque ; les rivières de Seine et de Marne étonnées et satis- faites. A droite, le prévôt des marchands et les échevins en longues robes , en rabats et en per- ruques volumineuses, avec des mines d'une lar- geur et d'un ignoble qu'il faut voir. On prendrait au premier coup d'œil le monarque pour Thésée qui revient victorieux du Minotaure, ou plutôt pour Bacchus qui revient de la conquête de llnde ; car il a l'air un peu ivre. La figure S3rmbolîque de la ville est simple, noble, d'un beau caractère^ bien drapée , bien disposée ; mais elle est du siècle de Jules César ou de Julien. Le contraste de ces figures antiques et modernes ferait croire que le tal>leau est un composé de deux pièces rapportées , l'une d'aujourd'hui , et l'autre qui fut peinte il y a quelque mille ans. Et l'abbé Galîani vous sépare-^ rait cela avec des ciseaux qui laisseraient d'un côté tout le plat et tout le ridicule, et de l'autre tout Tantique qui serait supportable et que chacun in- terpréterait à sa fantaisie ; ontrouverait cent traits de l'histoire grecque ou romaine auxquels cela re^* viendrait. Le peintre a eu une idée forte, mais il n'a pas su en tirer parti. Il a élevé son héros sur le corps même de la Discorde, dont les cuisses sont foulées par les pieds de cette figure ; mais après avoir appuyé un des pieds sur les cuisses ,

I.

4 SALON DE 1761.

pourquoi l'autre n'a-t-il pas pressé la poitrine? Pourquoi cette action n écrase-t-elle pas la Dis- corde, ne lui tient-elle pas la bouche entr'ouverte, ne lui fait-elle pas sortir les yeux de la tête , ne me la montre-t-elle pas prête à être étouflfée? Comme elle est libre de la tête, des bras et de tout le haut de son corps, si elle s'avisait de se secouer avec violence, elle renverserait le monarque, et mettrait les dieux, les échevins et le peuple en désordre. En vérité, la figure symbolique de la capitale est une belle figure. Voyez -la. J'espère que vous serez aussi satisfait de la Générosité , de la Paix, et des Fleuves.

Carle Van Log.

Quoi qu'en dise le charmant abbé^ la Madeleine dans le Désert n'est qu'un tableau très agréable. C'est bien la faute du peintre , qui pouvait avec peu de chose le rendre sublime ; mais c'est que ce Carie Van Loo, quoique grand artiste d'ailleurs, n'a point de génie. La Madeleine est assise sur un bout de sa natte ; sa tête renversée appuie contre le rocher ; elle a les yeux tourné^ vers le ciel ; ses regards semblent y chercher son Dieu. A sa droite est une croix faite de deux branches d'arbre; à sa gauche sa natte roulée, et l'entrée d'une petite caverne. Il y a du goût dans toutes ces choses , et surtout dans le vêtement violet de la pénitente ; mais tous ces^ objets sont peints d'une touche trop

SALON DE 1761. 5

douce et trop uniforme. On ne sait si les rochers sont de la vapeur ou de la pierre couyerte de mousse. Combien la sainte n'en serait-elle pas plus intéressante et plus pathétique , si solitude , le silence et l'horreur du désert étaient dans le local ? Cette pelouse est trop verte; cette herbe trop molle ; cette caverne est plutôt l'asile de deux amants heureux que la retraite d'une fen>me affli- gée et pénitente. Belle sainte^ venez; entrons dans cette grotte , et nous nous rappellerons peut- être quelques moments de votre première vie. Sa tête ne se détache pas assez du fond ; ce bras gauche est vrai , je le crois ; mais la position de figurq le fait paraître petit et maigre. J'ai été tenté de trouver les cuisses et les jambes un peu trop fortes. Si l'on eût rendu la caverne sauvage , et qu'on l'eût couverte d'arbustes , vous conviendrez qu'on n'au- rait pas eu besoin de ces deux mauvaises têtes de chérubin qui empêchent que la Madeleine ne soit seule. Ne feraient-elles que cet effet , elles seraient bien mauvaises.

Il y a long-temps que le tableau de notre amie madame Geoffrin , connu sous le nom de la Lec- ture^ est jugé pour vous. Pour moi , je trouve que les deux jeunes filles , charmantes à la vérité et d'une physionomie douce et fine, se ressemblent trop d'action , de figure et d'âge. Le jeune homme qui lit a l'air un peu benêt ; on le prendrait pour un Robin en habit de masque. Et puis il a la mâ«

6 SALON DE 1761.

choire Caisse. Il me fallait un^ de ces têtes plus rondes qu'ovales , de ces mines vives et animées. On dit que la petite fille qui est à côte de la gou- vernante y et qui s'amuse à faire voler un oiseau qu'elle sr lié par la pâte , est un peu longue ; elle est , à mon gré , un peu trop près de cette femme ; ce qui la fait paraître plaquée contre elle. Quant à la gouvernante qui examine l'impression de la lecture sur ses jeunes élèves^ et à qui YanLoo a donné l'air et les traits de sa femme , elle est à merveille : seulement j'aimerais mieux que son attention n'eût pas suspendu son travail. Ces fem- mes ont tant d'habitude d'épier et de coudre en même temps , que l'un n'empêche pas l'autre. Au reste, malgré les petits défauts que je reprends dans le tableau de la Madeleine et dans celui-ci , ce sont deux morceaux rares. Rien à redire, ni au dessin , ni à la couleur , ni à la disposition des objets. Tout ce que l'art, porté à un haut degré de perfection , peut mettre dans un tableau , y est. La diflférence qu'il y a entre la Madeleine du Cor- rège et celle de Van Loo , c'est qu'on s'approche tout doucement par derrière la Madeleine du Cor- rège , qu'on se baisse sans faire le moindre bruit , et qu'on prend le bas de son habit de pénitente seulement pour voir si les formes sont aussi belles -dessous qu'elles se dessinent au dehors; au lieu qu'on ne forme nulle entreprise sur celle de Yan Loo. La preradère a bien encore une autre

SALON DE 1761. 7

grandeur y une autre tête, une autre nd^lesse, et cela $ans que la Volupté y perde rien.

C'est un joli sujet que la première Offrande à T Amour. Ce devrait être un madrigal en peinture ; mais le maudit peintre, toujours peintre et jamais \ homme sensible , homme délicat , homme d'esprit, / n'y a rien mis , ni expression , ni grâces , ni timi- dité , ni crainte , ni pudeur , ni ingénuité ; on ne sait ce que c'est. Il faut convenir que rendre l'idée de la première guirlande , du premier sacrifice, du premier soupir amoureux , du premier désir d'un cœur jusqu'alors innocent, n'était pas une chose £aicile : Falconet ou Boucher s'en seraient peut'^être tirés.

L'Amour menaçant est une seule figure debout, vue de £ace ; un enfant qui tient un a^c tendu et armé de sa flèche , toujours dirigée vers celui qui le regarde , il n'y a aucun point il soit en sû- reté. Le peuple fait grand cas de cette idée du peintre ; c'est une misère à mon sens. Il a fallu que le milieu de l'arc répondit au milieu de la poitrine de la figure. La corde s'est projetée sur le bois de l'arc ; la corde et le bois ensemble sur l'enfant ; et toute la longueur de la flèche sW réduite à un petit morceau de fer luisant quV>n reconnaît à peine ; et puis, toute la position est fausse. Quiconque veut décocher une flèche, prend son arc de la main gauche , étend ce bras , place sa flèche , saisit la corde et la flèche de la main droite y les tire à lui

8 SALON DE i76x:

de toute sa force , avance une jambe en ayant et recule en arrière, s'efface le corps un peu sur un côté , se penche vers l'endroit qu'il menace , et se déploie dans toute sa longueur. Alors tout s'aper- çoit , tout prend sa juste mesure ; la figure a un air d'activité , de force et de menace , et la flèche est une flèche , et non un morceau de fer de quel- ques lignes. Au reste je ne sais, mon ami, si vous aprez. remarqué que les peintres n'ont pas la même liberté que les poètes dans l'usage des flèches de l'Amour. En poésie , ces flèches partent , attei- gnent et blessent; cela ne se peut en peinture. Dans un tableau , l'Amour peut menacer de sa flèche , mais il ne la peut jamais lancer sans pro- > duire un mauvais effet. 1er le physique répugne; on oublie l'allégorie, et ce n'est plus un homme percé d'une métaphore , mais un homme percé d'un trait réel qu'on aperçoit. La première fois que vous rencontrerez sous vos yeux la Saison de l'Albane, ce peintre a fait descendre Jupiter dans les antres de Vulcain , au milieu des Amours qui forgent des traits , et que vous verrez ce dieu blessé au milieu du corps d'un de ces traits , par un petit Amour insolent, vous me direz l'effet que vous éprouverez à l'aspect de cette flèche à demi enfoncée dans le corps , et dont le bois .parait a l'extérieur. Je suis sur que vous en serez xnécon?- tent. li y a encore de Carie Van Loo deux tableaux

SALON DE 1761. 9

représentant des jeux d'enfants , que je néglige, parce que je ne finirais point s'il fallait vous parler de tous.

Pastorales et Paysages de Boucher,

Quelles couleurs ! quelle variété ! quelle richesse», d'objets et d'idées ! Cet homme a tout y excepté isL5\ jérité. n n'y a aucune partie de ses compositions qui , séparée des autres , ne vous plaise ; l'ensemble même vous séduit. On se demande : Mais a-t-on vu des bergers vêtus avec cette élégance et ce luxe ? Quel sujet a jamais rassemblé dans un même en- s droit, en pleine campagne, sous les arches d'un pont, loin de toute habitation, des femmes, des hommes, des enfants , des bœufs, des vaches, des moutons, des chiens, des bottes de paille, de l'eau, du feu, une lanterne, des réchauds, des cruches, des chaudrons? Que fait cette femme charmante, si bien vêtue, si propre, si volùp- '^ tueuse? et ces enfants qui jouent et qui dorment, sont-ce les siens? et cet homme qui porte du feu qull va renverser sur sa tête , est-ce son époux? que veut-il faire de ces charbons allumés? les a-t-il pris? Quel tapage d'objets disparates! On en sent toute l'absurdité ; avec tout cela on ne saurait quitter le tableau. Il vous attache. On y revient. C'est un vice si agréable, c'est une extravagance si inimitable et si rare! Il y a tant d'imagination, d'eflfet, de magie et de facilité !

lO SALON DE 1761.

Quand on a long-temps regardé un paysage tel que celui que nous venons d'ëbaucher^ on croit avoîr tout vu. On se trompe ; on y retrouve une infinité de choses d'un prix!.... Personne n'entend comme Boucher l'art de la lumière et des ombres. / |I1 est fait pour tourner la tête à deux sortes de ( /personnes^ les gens du monde et les artistes. Son élégance , sa mignardise , sa galanterie roma- nesque y sa coquetterie y son goût , sa facilité , sa variété, son éclat, ses carnations fardées, sa dé" bauche , doivent captiver les petits-maitres , les pe- tites femmes, les jeunes gens, les gens du monde , la foule de ceux qui sont étrangers au vrai goût , à ^ la vérité , aux idées justes , à la^sévérité de l'art. Comment résisteraient-ils au saillant , aux pom-^ pons, aux nudités, au libertinage, àl'épigramme de Boucher? Les artistes qui voient jusqu'à quel point cet homme a surmonté les difficultés de la peinture, et pour qui c'est tout que ce mérite qui n^est guère bien connu que d'eux , fléchissent le genou devant lui; c'est leur dieu. JLÊg^jengjiJtm

. / gTATiH goû^^^j rllun goût «ovèrp pt antique, n'en font ^-^^-^^^•^-^w^ ^nul cas. ^ Au reste, ce peintre est à peu près en peinture ce que l'Arioste est en poésie. Celui qui est enchanté de Tun est inconséquent s'il n'est pas fou de l'autre. Ils ont, ce me semble, la même imagination, le même goût, le même style, le même coloris. Boucher a un faire qui lui appar- tient tellement, que dans quelque morceau de

SA.LON DE 1761. II

peinture qu'on lui donnât une figure à exécuter^ on la reconnaîtrait sur-le-champ. ,

M. Pierre.

n jr a de M. Pierre une Descente de Croix ^ une Fuite en Ègfpte^ la Décollation de saint Jeann Baptiste y et le Jugement de Paris. Je ne sais ce que cet homme devient. Il est riche; il a eu de leducation ; il a fait le voyage de Rome ; on dit qu'il a de l'esprit; rien ne le presse de finir un ouvrage : d'où vient donc la médiocrité de presque 4outes ses compositions ?

Mais je passais le Songe de saint Joseph , tableau de Jeaurat. C'est que ce Songe de Joseph n'est autre chose qu'un homme qui s'est endormi^ la tête au-dessous des pieds d'un ange. Si vous y voyez davantage^ à la bonne heure.

Pierre, mon ami, votre Christ, avec sa tête livide et pourrie, est un noyé qui a séjourné ' quinze jours au moins dans les filets de Saint* Cloud. Qu'il est bas! qu'il est ignoble! Pour vos femmes et le reste de votre composition , je con- viens qu'il y a de la beauté, du caractère, de l'ex- pression, de la sévérité de couleur; mais mettez la main sur la conscience, et rendez gloire à la ^ vérité. Votre Descente de Croix n'est-elle pas une imitation de celle du Carrache , qui est au Palais- Royal , et que vous connaissez bien ? Il y a dans le tableau du Carrache une mère du Christ assise ,

13 SALON DE 1761.

et dans le vôtre aussi. Cette mère se meurt de douleur dans le Carrache, et chez vous aussi. Cette douleur attache toute l'action des autres per- sonnages du Carrache , et des vôtres . La tête de son fils est posée sur ses genoux dans le Carrache , et dans notre ami M. Pierre. Les femmes du Car- rache sont effrayées du péril de cette mère expi- rante, et les vôtres aussi. Le Carrache a placé sur le fond une sainte Anne qui s'élance vers sa fille , en poussant les cris les plus aigus , avec un visage les traces de la longue douleur se con- fondent avec celles du désespoir. Vous n'avez pas osé o^ier votre maître jusque-là; mais vous avez mis sur le fond de votre tableau un homme qui doit faire le même effet ; avec cette différence que votre Christ, comme je l'ai déjà dit, a l'air d'un noyé ou d'un supplicié, et que celui dii Carrache est plein de noblesse. Que votre Vierge est froide et contournée en comparaison de celle du Carra- che! Voyez dans son tableau l'action de cette main immobile posée sur la poitrine de son fils , ce vi- sage tiré , cet air de pâmoison , cette bouche en- tr'ouverte, ces yeux fermés : et cette sainte Anne, qu'en dites-vous ? Sachez , monsieur Pierre , qu'il I ne faut pas copier, ou copier mieux ; et de <^uelque / manière qu'on fasse, il ne faut pas médire de ses modèles.

La Fuite en Egypte est traitée d'une manière piquante et neuve j mais le peintre n'a pas su tirer

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parti de son idée. La Vierge passe sur le fond du tableau^ portant entre ses bras l'enfant Jésus. Elle est suivie de Joseph et de l'âne qui porte le bagage. Sur le devant sont des pâtres prosternés, les mains tournées de son côté et lui souhaitant un heureux voyage. Le beau tableau, si le peintre avait su faire des montagnes au pied desquelles la Vierge eût passé ; s'il eut su faire ces montagnes biçn droites , bien escarpées et bien majestueuses ; s'il eut su les couvrir de mousse et d'arbustes sauvages j s'il eut su donner à sa Vierge de la simplicité , de 1^ beauté , de la grandeur , de la noblesse ; si le che- min qu'elle eût suivi eût conduit dans les sentieris de quelque forêt bien solitaire et bien détournée ; s'il eût pris son moment au point du jour ou à sa chute 1 Mais rien de tout cela* C'est qu'il n'a pas senti la richesse de son idée. Cest un tableau à reÊiire , et le sujet en vaut la peine*

La Décollation de saint Jean ^ encore pauvre production. Le corps du saint esta terre. L'exécu- teur tient le couteau avec lequel il a tranché la tête ; il montre cette tête à Hérodiade. Cette tête est livide , comme s'il y avait plusieurs jours d'écoulés depuis l'exécution ; il n'en tombe pas une goutte de sang. La jeune fille qui tient le pkt sur lequel elle sera posée , détourne la tête en tendant le plat : cela est bien; mais l'Hérodlade parait frappée d'horreur : ce n'est pas cela. Il faut d'abord qu'elle soit belle , mais de cette sorte de

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beauté qui s'allie avec la cruauté y avec la tran* quillité et la joie féroce.. Ne voyez-vous pas que ce mouvement d'horreur l'excuse , qu'il est faux ^ et qu'il rend votre composition froide et com- mune ? Voici le discours qu'il &llait me faire lire sur le visage d'Hérodiade : w Prêche à présent ; appelle-moi adultère à présent : tu as enfin obtenu le prix de ton insolence. » Le peintre n'a pas senti l'effet du sang qui eût coulé le long du bras de l'exécuteur , et arrosé k cadavre même. Mais je l'entends qui me répond : Eh ! qui est-ce qui eût osé regarder cela? J'aime bien les tableaux de ce genre dont on détourne la vue , pourvu que ce soit d'hor- reur , et ^non de dégoût. Qu'y a-t-il de plus hor- rible que l'action et le sang-froid de la Judith de Rubens ? Elle tient le sabre, et elle l'enfonce tran- quillement dans la gorge d'Holoferne !

Et que fera le roi de Prusse de ce mauvais /w- gement de Paris? Qu'est-ce que ce Paris? Est-ce un pâtre ? est-ce un galant ? Donne-t-il , refuse-t-il la pomme ? Le * moment est mal choisi. Paris a jugé. Déjà une des déesses , perdue dans les nues, est hors de la scène ; l'autre , retirée dans un coin , est de mauvaise hunieur. Vénus , tout entière à son triomphe , oublie ce qui se passe à côté d'elle , et Paris n'y pense pas davantage. Voilà trois groupes que rien ne lie. Vous avez raison de dire qu'il y a dans ce tableau de quoi découper trois beaux éventails. Cest que c'est une grande affaire

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que de remplir une toile de vingt -un pieds de large sur quatorze de haut ; c'est que la compo-» ^ sition n'est pas la partie brillante de nos artistes ; c'est , comme je crois vous l'avoir déjà dît , que tout l'effet d'un pareil tableau dépend du paysage , du moment du jour et de la solitude. Si les déesses viennent déposer leurs vêtements pour exposer leurs charmes les plus secrets aux yeux d'un mortel , c'est sans doute dans un endroit de la terre écarté. Que la scène se passe donc au bout de l'univers ; que l'horizon soit caché de tous côtés par de hautes montagnes ; que tout annonce l'éloîgnement des regards indiscrets ; que de nom- breux troupeaux paissent dans la prairie et sur les coteaux; que le taureau poursuive en mugissant la génisse ; que deux béliers se menacent de la corne pour une brebis qui paît tranquillement auprès ; qu'un bouc jouisse à l'écart d'une chèvre ; que tout ressente la présence de Vénus , et m'inspire la corruption du juge : tout , excepté le chien de Paris , que je ferai dormir à ses pieds. Que Paris me paraisse un pâtre important ; qu'il soit jeune ^ vigoureux et d'une beauté rustique ; qu'il soit assis sur un bout de rocher ; que de vieux arbres qui ont pris racine sur ce rocher et qui le couronnent , entrelacent leurs branches touffues au dessus de sa tète ; que le soleil penche vers son couchant ; que fies rayons ^ dorant le sommet des montagnes et la sommité des arbres , viennent éclairer pour un

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moment encoT*e le lieii de scène. Que les trois déesses soient en présence de Paris; que Vénus semble de préférence arrêter ses regards j qu'elles soient toutes les trois si belles^ que je ne sache moi-même à qui accorder la pomme ; que chacune ait sa beauté particulière ; qu'elles soient toutes nues ; que Vénus ait seulement son ceste , Pallas son casque , Junon son bandeau. Point de vête- ment qu'autant qu'il sert à désigner ; et si le pein*- tre pouvait s'en passer tout-à-fait je ne l'estimerais que davantage. Point d'Amour qui décoche un trait , ou qui éCarte adroitement un voile ; ces idées sont trop petites. Point de Grâces, les Grâ- ces étaient à la toilette de Vénus j mais elles n'ont point accompagné la déesse. D'ailleurs le secours de l'Amour et des Grâces en affaiblirait d'autant la victoire de Vénus ; c'est la pauvreté d'idées qui fait employer ces faux accessoires. Que Paris tienne la pomme , mais qu'il ne l'offre pas ; qu'il soit dans l'ombre ; que la lumière qui vient d'en haut arrive sur les déesses diversement rompue par les arbres pénétrés par les rayons du soleil j qu'elle se partage sur elles et les éclaire diverse- ment ; que le peintre s'en serve pour faire sortir tout l'éclat de Vénus. Vénus ne redoute pas la lumière. Après Vénus , Junon est la moins pu- dique des trois déesses. J'aimerais assez qu'on ne vît Minerve que par le dos , et qu'elle fut la moins éclairée. Que tout particulièrement annonce un

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grand silence y une profonde solitude , et la chute du jour. Voilà , mes amis , ce qu'il faut savoir imaginer et exécuter y quand on se propose un pareil sujet. En se passant de ces choses y on ne fait qu'un mauvais tableau. Je n'ai parlé ici que de l'ordonnance y du site y du paysage y du local ; mais qui est-ce qui imaginera le caractère et la tête de Paris ? Qui est-ce qui donnera aux déesses leurs vraies physionomies ? Qui est - ce qui me montrera leurs perplexités et celle du juge ? En un mot y qui est-ce qui donnera l'ame à la scène ? Ce ne sera ni moi ni M. Pierre. Sans le charme du paysage , avec quelque succès qu'on se tire des*- ^ures, on ne réussira qu'à moitié ; sans les figures et leurs caractères bien pris , sans l'ame y quel que soit le charme du paysage y on n'aura qu'un petit succès : il faut réunir les deux conditions.

M. Nattier.

Le portrait de feu Madame Infante en habit de chasse est détestable. Cet homme-là n'a donc point d'ami qui lui dise la vérité ?

M. Halle.

Il n'y a. pas y à mon gré , un morceau de M. le professeur Halle qui vaille.

Les Génies de la Poésie , de V Histoire , delà Phj-sique et de V Astronomie y sujets de dessus de porte , dont on se propose de faire une tapisserie :

Salons, tome i. -2

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cest un charivari d'enfants. Toile immense^ et beaucoup de couleurs.

Je ne sais si M. le professeur Halle est un grand dessinateur; mais il est sans génie. Il ne connaît pas la nature ; il n'a rien dans la tête , et c'est , un mauvais peintre. Encore une fois , je ne me \ connais pas en dessin , et c'est toujours le côté par lequel l'artiste se défend contre l'homme de let- tres. J'ai peur que les autres ne s'entendent pas plus en dessin que moi. Nous ne voyons jamais le nu; la religion et le climat s'y opposent. Il n'en est pas de nous ainsi que des Anciens , qui avaient des bains, des gymnases, peu d'idée de la pudeur, des dieux et des déesses faits d'après des modèles humains , un climat chaud , un culte libertin. Noifâ ne savons ce que c'est que les belles propor- tions. Ce n'est pas sur une fille prostituée , sur un soldat aux gardes qu'on envoie chercher quatre fois par an , que cette connaissance s'acquiert. Et puis , nos ajustements corrompent les formes. Nos cuisses sont coupées par des jarretières , le corps de nos femmes étranglé par des corps , nos pieds défi- gurés par des chaussures étroites et dures. Nous avons de la beauté deux jugements opposés , l'un de convention , l'autre d'étude. Ce jugement con- tradictoire , d'après lequel nous appelons beau dans la rue et dans nos cercles ce que nous appellerons laid dans l'atelier , et beau dans l'atelier ce qui nous déplairait dans la société , ne nous permet

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pas d'avoir une certaine sévérité de goÀt ; car il ne faut pas croire qu'on ûisse comme on veut abstraction de ses pr^ugés , ni qu'on en ait impu- nément.

Mais nous voilà loin du prolesseiir Halle et de ses tableam. Je laisse ses deux petites pastorales il y a kl fausseté de Boucher sans son imagi-^ nation , sa. faicilité et son esprit ^ et ses Autres pe^ tits tableaux , et j'en viens à sa grande composition C'est un saint f^incent de Poule (pd prêche. Quel prédicateur ^ et quel auditoire !

Le saint est assis dans la chaire. Il a la main droite étendue ; il tient son bonnet carré de la gauche, et il est penché vef s son auditoire attentif, mais traoquiUe. Je voudrais bien que M. le pro-* fesseur me dit quel est le moment qu'il a choisi. Ce bonnet carré mi'apprend que le sermon com* menceoa qu'il finit f mats* lequel des deux ? Et puis ces deux instants sont égalettient froids. Quand un artiste introduit dans une composition un saint embrasé de Tamour de Dieu et prêchant sa loi à des peuples ^ et qu'il lui met un bonnet carré à la main y conmie à \m. homme qui entre dans une compagnie et qiâ la salue poliment ^ je hii dirais volontiers , vous n'êtes qu'un plat y et vous vous mêlez d'um métier de génie : &ites autre chose, n n'y a que deux mauvins moments dans votre sujet f et c'est précisément Fnn des deux que vous prenez. U n'était ppurtant pas trop^ffiicile d'ima-*

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giuer qu'au milieu de la péroraison Forateur eût été transporté , et que son auditoire eût partagé sa passion. Et puis , croyez-vous qu'il fut indifie- rent de savoir ^ avant de prendre le crayon ou le pinceau , quel était le sujet du sermon , si c'était ou l'efTroi des jugements de Dieu ^ ou la confiance dans la miséricorde divine , ou le respect pour les choses saintes , ou la vérité de la religion , ou la commisération pour les pauvres , ou un myistère , ou un point de morale , ou les dangers des pas- sions , ou les devoirs de l'état , ou la fuite du inonde ? Ignorez-vous ce que votre orateur dit ? Gomment saurez-vous le visage qu'il doit avoir p et l'impression qui doit se mêler avec l'attention dans les visages de vos auditeurs ? Ne sentez-vous pas que si le sermon est des jugements de Dieu , votre orateur aura l'air sombre et recueilli , et que votre auditoire prendra le même caractère ; que si , le sermon est de l'amour de Dieu , votre orateur \ aura les yeux tournés vers le ciel , et qu'il sera dans une extase que les peuples qui l'écoutènt par- tageront ; que s'il prêche la commisération pour les pauvres., il aura le regard attendri et touché , et qu'il en sera de même de ses auditeurs ? Allez sous le cloître des Chartreux ; voyez le tableau de la Prédication, et dites -moi s'il y a le moindre 'doute que le sermon ne isoit de la sévérité des juge- ments de Dieu ? Et avez-vous pris votre audi- toire ? De petites femmes ^ de jeunes garçons , des

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sœurs du pot , des enfants , pas un homme de poids. Comme cela est distribué et peint ! C'est un des plus grands éventails que j'aie vu de ma vie. JTen excepte deux figures qui sont à gauche sur le devant ; c'est une femme qui tient son enfant. Elle me parait si bien peinte , si bien dessinée , de si bon goût ; l'enfant est si bien aussi , que si M. te professeur voulait être sincère , il nous dirait il a eût cet emprunt. Mais abandonnons le pauvre M. Halle à son sort , et passons à un homme qui en vaut bien un autre ; c'est Vien. J'observerai seulement , en finissant cet article , qu'à parler à la rigueur , un peintre quelquefois , par un tour de tête particulier, préférera un moment tran- quille à un moment agité ; mais à quels efforts de génie ne s'engage-t-il pas alors? Quels caractères de tête ne faudra-t-il pas qu'il donne à son orateur et à ses auditeurs ? Par combien de beautés, les unes techniques , les autres d'invention et de détail , ne faudra-t-il pas qu'il rachète le choix défavorable de l'instant ? Alors point de milieu : sa composition est plate ou sublime. M. Halle à choisi l'instant défavorable dans sa prédication de saint Vincent de Paule ; mais sa composition n'est pas sublime.

M, Vien,

Vien a de la vérité, de la simplicité , une grande sagesse dans ses compositions ; il parait s'être pro- posé Le Sueur pour modèle. Il a plusieurs qualités

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de ce grand maître ; mais il lui manque sa force et son génie. Je crois que Le Sueur a aussi le goût plus austère.

Zéphire et Flore ^ morceau de plafond. Ce sont deux figures liées par des guirlandes sur un fond bleu. Le Zéphire me parait avoir de la légèreté; la Flore est une figure muette qui rie me dit rien.

Psjché qui vient avec sa lampe surprendre et voir Vjimour endormi. Les deux fibres sont de chair ; mais elles n'ont ni 1 élégance , ni la grâce , ni la délicatesse qu exigeait le sujet. L^ Amour me parait grimacer. Psyché n'est point cette femme qui vient en tremblant sur la pointe du pied; je n'aperçois point sur son visage ce mélange de crainte^ de surprise^ d'amour, de désir et d'admi-^ ration qui devrait y être* Ce n'est pas assez de me mcmtrer dans Psyché la curiosité de voir l'Amour; il faut que ']j aperçoive encore la crainte de l'é- veiller. Elle devrait avoir la bouche entr'ouverte, et craindre de respirer. C'est son amant qu'elle voit y qu'elle voit pour la première fois , au hasard de le perdre. Quelle joie de le voir et de le voir si beau ! Oh ! que nos peintres ont peu d'esprit! qu'ils connaissent peu la nature ! La tête de Psyché de-» vrait être penchée vers l'Amour ; le reste de son corps porté en arrière, comme il est lorsqu'on s'avance vers un lieu l'on craint d'entrer et dont on est prêt à s'enfuir ; un pied posé et l'autre effleurant la terre. Et cette lampe, en doit«elle

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laisser tomber la lumière sur les yeux de F Amour ? Ne doit-elle pas la tenir écartée , et interposer sa main , pour en amortir la clarté ? Ce serait d ail- leurs un moyen d'éclairer le tableau d'une manière bien piquante. Ces gens-là ne savent pas que les paupières ont une espèce de transparence; ils n'ont jamais vu une mère qui Tient la nuit voir son en^ fant au berceau^ une lampe à la main^ et qui craint de l'éveiller.

La jeune ùrecque qui orne un vase de bronze avec une guirlande de Jleurs. Le sujet est char- i mant; mais qu'exige-t-il ? Une grande pureté de \ dessin, une grande simplicité de draperie , une élégance infinie dans toute la figure. Je demande si cela y est. De l'ingénuité , de l'innocence et de la délicatesse dans le caractère de la tête. Je de- mande si cela y est. Toute la grâce possible dans les bras et dans leur action « Je demande encore si cela y est. C'est que c'était le sujet d'un bas^relief et non d'un tableau.

Je n'ai remarqué ni ÏHéhé du même peintre^ ni la Musique y ni ses autres tableaux. Pour son saint Gemutin^ qui donne un^ médaille à sainte Geneviève encore enûint , je crois que celui qui ne voit pas avec la plus grande satis£[iction ce mor- ceau, n'est pas digne d'admirer Le Sueur. Rien ne m'en parait sublime | mais tout m'en parait beau. Je n'y trouve rien qui me transporte, mais tout m'en plait et m'arrête.* Il y règne d'abord une

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tranquillité , une convenance d'actions , une vérité de disposition , qui charment. Le saint Germain est assis; il est vêtu de ses habits pontificaux. La jeune sainte est à genoux devant lui. Il lui présente la médaille ; elle étend la main pour la recevoir. Derrière saint Germain, il y a un autre évêque et quelques ecclésiastiques; derrière la sainte, son père et sa mère. Son père qui a l'àir d'un bon homme , et sa mère pénétrée d'une joie qu'elle ne peut contenir. Entre la sainte et l'évêque , un au- mônier en grand surplis, un peu penché, d'un beau caractère , et qui fait le plus bel effet. Autonr de l'aumônier, des peuples qui s'élèvent sur leurs pieds, et qui cherchent à voir la sainte. La sainte est dans la première jeunesse; son vêtement est simple, à taille élégante et légère. Ce sont l'inno- cence et la grâce mêmes; le vieil évêque a le carac- tère qu'il doit avoir. Et puis, une lumière douce ^ diffuse sur toute la composition , comme on la voit dans la nature , large , s'affaiblissant ou se forti- fiant d'une manière imperceptible. Point de places luisantes; point de taches noires : et avec tout cela une vérité et une sagesse qui vous attachent secrè- tement. On est au milieu de la cérémonie ; on la voit, et rien ne vous détrompe. Peu de tableaux au Salon il y ait autant à louer; aucun il y ait moins à reprendre. Les natures ne sont ici ni poétiques ni grandes; c'est la chose même, sans presque aucune exagération. Ce n'est pas la ma-

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nière de Bubens , ce n'est pas le goût des écoles italiennes^ c'est la vérité, qui est de tous les temps et de toutes les contrées.

M. Deshays.

J'avais bien de l'impatience d'arriver à Deshays. Ce peintre est, à mon sens, le premier peintre de la nation ; il a plus de chaleur et génie que Yien, et il ne le cède aucunement pour le dessin et pour la couleur a Van Loo, qui ne fera jamais rien qu'on puisse comparer au saint André ni au saint P^ictor de Deshajs. Deshays me rappelle les temps de Santerre, de Boulogne , de Le Brun , de Le Sueur et des grands artistes du siècle passé. Il a de la force et de l'austérité dans sa couleur ; il imagine des choses frappantes ; son imagination est pleine de grands caractères; qu'ils soient à lui ou qu'il les ait empruntés des maîtres qu'il a étudiés , il est sur qu'il sait se les approprier , et .qu'on n'est pas tenté , en regardant ses compositions , de l'accuser de plagiat. Sa scène vous attache et vous touche; elle est grande, pathétique et violente. Il n'y eut sur le saint Barthélemi qu'il exposa au dernier Salon qu'une seule voix , et ce fut celle de l'admi- ration. Son saint f^ictoret son saint André àe cette année ne lui sont point inférieurs.

Il y a des passions bien difficiles à rendre , pre&^ que jamais on ne les a vues dans la nature. \ donc en est le modèle ? le peintre les trouve-t-U 7

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qu'est-ce qui me détermine, moi, à prononcer qu'il a trouvé la vérité ? Le fanatisme et son atro-< cité muette régnent sur tous les visages du tableau de saint p^ictor; elle est dans ce vieux préteur qui l'interroge , et dans ce pontife qui tient un couteau qu'il aiguise , et dans le saint dont les regards dé- cèlent l'aliénation d'esprit , et dans les soldats qui l'ont saisi et qui le tiennent; ce sont autant de têtes [ étonnées. Comme ces figures sont distribuées, ca- ' ractérisées , drapées I comme tout en est simple et grand! laffreuse, mais la belle poésie I Le préteur est élevé sur son estrade ; il ordonne ; la scène se passe au-dessous; les beaux accessoires! Ce Jupiter brisé , cet autel renversé , ce brasier répandu « Quel effet entre ces natures féroces ne produit point ce jeune acolyte d'une physionomie douce et char-^ mante, agenouillé entre le sacrificateur elle saint I A gauche de celui qui regarde le tableau , le pré- teur et ises assistants élevés sur une estrade ; au- dessous , du même côté , le sacrificateur, son dieu ^ et son autel renversé ; k c6té vers le milieu , le jeune acolyte ; vers la droite , le saint debout et lié; derrière le saint, les soldats qui l'ont amené; voilà le tableau. Ils disent que le saint Victor a plus l'air d'un homme qui insulte et qui brave , que d'un homme ferme et tranquille qui ne craint rien et qui attend ; laissons4es dire. Râppelons- nous les vers que Corneille a mis dans la bouche de Polyeucte. Imaginons d'après ces vers la figure

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d'un fainatique qui les prononce , et nous rerrons le saint Victor de Deshays.

Son saint j^ndréa, un genou sur le chevalet, il y monte ; un bourreau lembrasse par le corps , et le traîne d une main par sa draperie et de l'autre par les cuisses ; un autre le frappe d'un fouet ; un troisième lie et prépare un faisceau de verges. Des sc^dats écartent la foule. Une mère, plus voisine de la scène que les autres, garantit son enfant avec inquiétude. Il £aLut vmr l'efiroi et la curiosité de l'enfant. Le saint a les bras élevés, la tête renver- sée , et les regards tournés vers le ciel ; une barbe touffiie couvre son menton. La constance, la foi, l'espérance et la douleur sont fondues sur son vi- sage, qui est d'un caractère simple, fort, rustique et pathétique ; on souffre beaucoup à le voir. Une grosse draperie jetée sur le haut de sa tête retombe sur ses épaules. Toute la partie supérieure de son corps est nue par-devant : ce sont bien les chairs , les rides, les muscles raides et secs, toutes les traces de la vieillesse. Il est impossible de regarder long-temps sans terreur cette scène d'inhumanité et de fureur. Toutes les figures sont grandes, la couleur vraie ; la scène se passe sous la tribune du préteur et de ses assistants. A droite de celui qui regarde , le préteur dans sa tribune avec ses assis- tants ; au-dessous, un bourreau et le chevalet; vers le milieu , de l'autre côté du chevalet , le saint de- bout^ appuyé d'un genou sur le chevalet; derrière

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le saint , un bourreau qui le frappe de verges ; aux pieds de celui-ci, un autre bourreau qui lie un faisceau de verges; derrière ces deux licteurs, un soldat qui repousse la foule : voilà la machine. Il faut voir après cela les détails, les têtes de ces sa- tellites , leurs actions , le caractère du préteur et de ses assistants ; toute la figure du saint , tout le mouvement de la scène. Ma foi , ou il faut brûler tout ce que les plus grands peintres de temples ont fait de mieux, compter Deshays parmi eux.

Tout est beau dans le saint Benoit qui y près de mourir, vient recevoir le viatique à l'autel; et l'acolyte qui est derrière le célébrant , et le célé- brant avec son dos voûté , et sa tête rase et pen- chée ; et le jeune enfant vêtu de blanc qui est à genoux à côté du célébrant, et le second acolyte qui, placé debout derrière le saint, le soutient un peu; et les assistants. La distribution des figures, la couleur, leÉ caractères des têtes, (en un mot toute la composition me ferait le plus grand plai- sir, si le saint Benoît était comme je le souhaite, et , ce me semble , comme le moment l'exige. C'est un moribond , c'est un homme embrasé de l'amour de son Dieu , qu'il vient recevoir à l'autel malgré la défaillance de ses forces. Je demande s'il est permis au peintre de l'avoir fait aussi droit , aussi ferme sur ses genoux. Je demande si, malgré la pâleur de son visage, on ne lui accorde pas encore plusieurs années de vie. Je demande s'il n'eût pas

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été mieux que ses jambes se fussent dérobées sous lui ; qu'il eût été soutenu pat deux ou trois reli-- gieux ; qu'il eût eu les bras un peu étendus , la tête renversée en arrière, avec la mort sur les lèvres et l'extase sur le visage, avec un rayon de $a joie. Mais si le peintre eût donné cette expression forte à son saint Benoit , voyez , mon ami , ce qui en serait rejailli sur le reste! Ce léger changement dans la principale figure aurait influé sur toutes les autres. Le célébrant au lieu d'être droit, touché de commisération, se serait incliné davantage; la peine et la douleur auraient été plus fortes dans tous les assistants. Voilà un morceau de peinture d^'après lequel on ferait toucher à l'œil à de jeunes élèves , qu'en altérant une seule circonstance on altère toutes les autres , ou bien la vérité disparaît. On en ferait un excellent chapitre de la force de l'unité ; il faudrait conserver la même ordonnance , les mêmes figures, et proposer d'exécuter le tableau d'après différents changements qu'on ferait dans la figure du communiant.

Le saint Pierre délivré de la prison est un mor- ceau ordinaire. La tête du saint est belle ; mais on se rappelle le même sujet peint dans un des tableaux placés autour de la nef de Notre-Dame , et l'on sent tout à coup que le peintre de ce dernier a mieux entendu l'effet des ténèbres sur la lumière artificielle. La lumière de Deshays est pâle et bla- farde ; ceUe de son prédécesseur est rougeâtre ,

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obscure , foncée : on y discerne ces masses de cor« puscules qui voltigent dans les rayons , et leur don* nent de la forme. Il y a plus àt sâlenoe^ plus d effroi , plus de nnit^

La soirée Anne faisant lire la sainte Kietge^ ce n'est pas cela. La sainte Anne ùix une lecture ^ et la sainte Vierge l'écoute. Vous ne pouyez pas soufirir les anges à cause de leurs ailes ; moi je suis cho-^ que des mains jointes dans les sujets tirés de l'his^ toire ancienne sacrée ou pro£aine. Chaque peuple a ses signes de vénération y et il liie. semUe que Faction de joindre les mains n'est ni desi idolâtres anciens, ni des Juifs , ni même des premiers cfaré-- tiens. J'ai dans; la tète la date des mains jointes est nouvelle.

Le goût de Boucher gagne, surtout dans les petites compositions; cela me fâche ^ voyez les Caravanes de Deshays. On dirait qu'il a renoncé à sa couleur , à sa sévérité , à son caractère , pour prendre la touche etk manière de son confrère.

On a placé le saint Benoit de Deshays vis-à-vis du saint Germain de Vien. Au premier coup d'œil on croirait que ces deuxmorceausi sont de la même main. Cependant, avec un peu d'attention,, on trouve piu& de douceur dans Vien , et plus de nerf dans Deshays ; mais oai reconnait toujours deux élçves de Le Sueur.

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Amédée Van Loo.

Le Baptême de Jésus^Christ , la Guérison mira' culeuse de saint Rock et les Satyres y sont quatre tableaux d'Amédée Van Loo , autre cousin de notre Carie. Les deux tableaux de la mythologie chré- tienne me paraissent mauvais y les deux de la mjr- thologie païenne excellents. Je dirai du Baptême ^ comme j'ai dit du Sommeil de Joseph ^ que Fua est un baptême y comme Fautre est un sommeil. Je vois ici un homme qui dort y un homme à qui Ton verse de Feau sur la tête ; toute compo- sition dont on s'en tient à nommer sujet^ sans ajouter ni éloge ni critique , est médiocre. Cest bien pis quand on cherche le sujet , et qu'après Favoir appris ou deviné , on s'en tient à dire comme de la Guérison miraculeuse de saint Rock : c'est un pauvre assis à terre , vis-à-vîs d'un ange qui lui dit je ne sais quoi.

En revanche, les deux Familles de Satjrtes me font un vrai plaisir. J'aime ce Satyre à moitié ivre qui semble avec ses lèvres humer et savourer en- core le vin. J'aime ses tréteaux rustiques, ses en- £ints, sa femme qui sourit et se plait à l'achever. n y a dedans de la poésie, de la passion , des chairs , du caractère.

Est-Hre que Fidée de ce tonneau percé par l'autre satyre j ces jets de vin qui tombent dans la bouche de ses petits enfants étendus à terre sur la paille ;

Sa SALON DE 1761.

ces enfants gras et potelés; cette femme qui se tient les côtés de rire de la manière dont son mari allaite ses enfants pendant son absence , ne vous plait pas? Et puis, voyez comme cela est peint. Est-ce que ces chairs-là ne sont pas bien vraies? est-ce que tous ces êtres bizarres-là n'ont pas bien la physionomie de leur espèce capripède ?

Il me semble que nos peintres sont devenus coloristes. Les autres années le Salon avait, sll m'en souvient, un air sombre, terne et grisâtre; son coup d'œil cette foisK:i fait un autre effet. Il approche de celui d'une foire qui se tiendrait en pleine campagne oii il y aurait des prés, des bois, des arbres, des champs et une foule d'habitants de la ville et de la campagne , diversement vêtus et mêlés les uns avec autres. Si ma comparaison vous parait singulière, elle est juste, et je suis persuadé que nos peintres n'en seraient pas mécontents.

La couleur est dans un tableau ce que le style est dans un morceau de littérature. Il y a des au- teurs qui pensent; il y a des peintres qui ont de l'idée. Il y a des auteurs qui savent distribuer leur matière; il y a des peintres qui savent ordonner un sujet. Il y a des auteurs qui ont de l'exactitude et de la justesse; il y a des peintres qui connais- sent la nature et qui savent dessiner : mais de tous les temps le style et la couleur ont été des choses précieuses et rares. Il est vrai que le sort du pein- tre ne ressemble pas en tout à celui de l'écrivain.

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]ui assure l'iraraortalité à un cu- lture; c'est cette qualité qui charme lins de l'auteur, et qui charmer a les Au contraire la couleur d'un mor- re passe. La réputation d'un grand tend souvent parmi ses contempo-* transmet à la postérité que par les 1 gravure peut conserver. Ainsi le oris disparaît. Au reste , la gravure s des défauts à un tableau ; mais ssi elle lui en donne. Dans un ta- mple , vous ne prendrez jamais une n personnage vivant. Elle n'aura uivoque sur la toile; mais il n'en me sur le cuivre. ( Fbj-ez le tableau !uérus peint par Poussin, et le même 3 par Poilly.)

M. Challe.

bleaux de Challe, la Cléopdtre ex- ^rate sur le point de boire la ciguë, qui raconte ses aventures , on n'en an , et l'on a tort. Le Socrate con- it la peine autant qu'aucun autre lion. Je sais grand gré à notre Na- roir déterré dans le coin obscur 012 1 a l'air d'être peint il y a cent ans; n plus vieux encore pour la manière •ulenr. On dirait que c'est une copiç ai. 3

54 SALON DE 1761.

d'après quelque bas-relief antique. Il y règne une simplicité , une tranquillité y surtout dans la figure principale, qui n'est guère de notre temps. So- crate est nu ; il a les jambes croisées. Il tient la coupe ; il parle ; il n'est pas plus ému que s'il faisait une leçon de philosophie; c'est le plus sublime sang«froid. Il n'y avait qu'un homme d'un goût exquis qui pût remarquer ce morceau. Non est omnium. Il faiit être fait à la sagesse de l'art an-« tique; il faut avoir vu beaucoup de bas-reliefe, beaucoup de médailles , beaucoup de pierres gra-* vées. Socrate est la seule figure très-apparente* Les philosophes qui se désolent sont enfoncés et comme perdus dans un fond obscur et noir. Cela veut être vu de plus près. L'enfant qui recueille sur des tablettes les dernières paroles de Socrate me paraît très-beau, et de caractère, et de couleur, et de simplicité, et de lumière. Cependant il faut attendre que ce morceau soit décroché et mis sur le chevalet pour confirmer ou rétracter ce juge- ment. S'il se soutient de près , nous nous écrierons tous : Comment est-il arrivé à Challe de faire une belle chose?

La Cléopâtre se meurt, et le serpent est encore sur son sein. Que fait ce serpent? Mais s'il eût été bien loin , comme le choix du moment l'exi- geait, qui est-ce qui aurait reconnu Cléopâtre? C'est que le choix du moment est vicieux. Il fallait prendre celui cette femme altière , déterminée

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a tromper l'orgueil romain qui la destinait à orner un triomphe , se découvre la gorge , sourit au ser- pent, mais de ce souris dédaigneux qui retombe sur le vainqueur auquel elle va échapper , et se fait mordre le sein. Peut-être l'expression eùt-^Ue été plus terrible et plus forte si elle eût souri au serpent attaché à son sein. Celle de la douleur serait misérable , celle du désespoir commune. Le choix du moment elle expire ne donne pas une Cléopâtre, il ne donne qu'une femme expirante par la morsure d'un serpent. Ce n'est plus l'his- toire de la reine d'Alexandrie, c'est un accident de la vie.

Je ne sais ce que c'est que ce Guenier qui ra- conte ses aventures, je ne l'ai point vu; mais je voudrais bien voir de près le Socrate condamné.

M. Chardin.

On a de Chardin un Benedicite, des Animaux j des Vaneaux y quelques autres morceaux. C'est toujours une imitation très-fidèle de la nature y ^Sgclefeire qui est propre à cet artiate ; un faire rude et comme heurté; une nature basse, com- 1

ninniR^gt. fToTnfisfTqiift. Il y a long-temps que ce peintre ne finit plus rien; il ne se donne plus la peine de faire des pieds et des mains. Il travaille comme un homme du monde qui a du talent, de la Êicilité, et qui se contente d'esquisser sa pensée en quatre coups de pinceau. Il s'est mis à Ik tête

3.

36 SALON DE 1761.

des pçintres négligés, après avoir fait un grand' nombre de morceaux qui lui onLipérité une place distinguée parmi les artistes de la première classe. Chardîil e\^l liumaie d'ti^pi^ll, et personne peut-être ne parle mieux que lui de la peinture. Son tableau de réception , qui est à l'Académie , prouve qu'il a entendu la magie des couleurs. Il a répandu cette magie dans quelques autres compositions^ se trouvant jointe au dessin, à l'invention et à TjiAe extrême vérité, tant de qualités réunies en font dès à présent des morceaux d'un grand prix. Chardin a de l'originalité dans son genre. Cette originalité passe de sa peinture dans la gravure. Quand on a vu un de ses tableaux, on ne s'y trompe pTus; oiip^ r^^A^nait p^n^"*^ y^^yAot ca Gouvernante avec ses enfants j et vous aurez vu son Benedicite.

M. DE La Tour.

Les pastels de M. de La Tour sont toujours comme il les sait faire. Parmi ceux qu'il a exposés cette année , le portrait du vieux Crébillon à la rofnaine , la tête nue , et celui de M. Laideguive, notaire, ajouteront beaucoup à sa réputation.

Francisque Millet.

Je ne sais ce que c'est que fe saint^ Roch de Mil- let, ni moi ni personne. On a caché le Repos de la Fîerge dans un endroit opposé au jour^ il

SALON DE 1761- 57

est impossible de l'apercevoir; et c'est vraîsem- blàblement un bon office de M. Chardin ^ qui a ordonné cette année le Salon. Les petits Paysages de Millet sont confondus avec un grand nombre d'autres du même genre qui ne sont pas sans mé« rite y et qu'on ne serait ni fâché ni vain de pos« séder.

M. BoizoT.

Ah ! monsieur Chardin , si Boizot eut été de vos amis , vous auriez mis son Télemaque chez Caljpso dans l'endroit obscur à côté du Repos de la f^ierge de Millet. Imaginez que la scène se passe à table. On ne reconnaît Calypso qu'à une sottise qu'elle fait; c'est de présenter une pêche à Téle- maque , qui a bien plus d'esprit que la nymphe et son peintre , car il continue le récit de ses aven- tures sans prendre le fruit qu'on lui oflfre. Pour- riez-vous me dire^ mon ami^ ce qui se passe dans la tête imbécile d'un artiste, lorsque ayant à ca- ractériser une Calypso , il n'imagine rien de mieux que de lui faire faire les honneurs de la table? Cette pêche présentée au fils d'Ulysse ji et le bonnet carré de saint Vincent de Paule^ ne sont-ce pas deux idées bien ridicules ?

M. Lenfant.

Les deux dessins de bataille de Lenfant existent bien clandestinement. Ce sont pourtant les Ba^ tailles de Lawfeli et de Fontenoj-. C'est qu'il n'y a

58 SALON DE 1761.

rien de si ingrat que le genre de Vander-Meulen. C'est qu'il faut être un grand coloriste , un grand dessinateur y un grand paysagiste , un savant et dé* licat imitateur de la nature ; avoir une prodigieuse yarie'té de, ressources dans l'imagination , inventer une infinité d'accidents particuliers et de petites actions , exceller dans les détails , posséder toutes les qualités d'un grand peintre^ et cela dans un haut degré , pour contre-balancer la froideur, la mono- tonie et le dégoût de ces longues files parallèles de soldats y de ces corps de troupes oblongs ou car- rés, et la symétrie de notre tactique. Le temps des mêlées, des avantages de l'adresse et de la force de corps, et des grands tableaux de bataille^ est passé , à moins qu'on ne fasse d'imagination y ou qu'on ne remonte aux siècles d'Alexandre et

de César ,^

M. Le Bel.

Le Soleil couchant de M, Le Bel arrêtera l'at- tention de tous ceux qui aiment le Claude Lorrain. M. Le Bel a très-bien rendu un effet dénature très- difficile àrendre ; c'est l'affaiblissement et la couleur de lumière du soleil , lorsqu'elle s'élance à travers les vapeurs dont l'atmosphère est quelquefois chargée à l'horizon. Le brouillard éclairé est palpable dans ce morceau. Il a de la profondeur; il s'élève de dessus la toile; l'œil s'y enfonce. Celui qui a vu . une fois le soleil rougeâtre , obscurci , n'éclairant fortement qu'un endroit , se lever ou se coucher

SALOXDË 1761. Sg

par un temps nébuleux, reconnaîtra ce phéno<* mène dans le morceau de M. Le Bel. L éloge dé* taillé que nous faisons de son tableau , qui n a été remarqué par personne , prouvera au moins que nous avons bien plus de plaisir à louer qu'à re« prendre.

Je ne sais ce que c'est que la petite Chapelle sur le chemin de Conflans* Pour le morceau l'on voit \ Intérieur dune cour de village ^ cela est si faible^ si uni, si léché, qu'on croirait que c'est une copie. Ce n'est pas Teniers; ce n'est pas même notre Genevois. J'aime mieux regarder fia décou- pure de la basse-cour au travers d'un verre, que le tableau de M. Le Bel. L'un est froid, et l'autre a de l'invention, de la chaleur et du mouvement.

M. OUDRY.

Personne n'a remarqué fe Aetour de Chasse d'Oudry , ni son Chat sauvage pris au piège. Le véritable Oudry est mort il y a quelques années. Cétait le premier peintre de notre école pour les tableaux d'animaux, et il n'est pas encore rem- placé.

M. Bachelier.

Vous n'imagineriez jamais que les Amusements de r Enfance de Bachelier, c'est cet énorme tableau qui a dix pieds de hauteur sur vingt pieds de long. Il y a des en&nts qui grimpent à des arbres ; il y

40 SALON DE 1761.

^n a qui sont montes sur des boucs , sur des béliers ; il y en a de toutes sortes d'espèces et de couleurs; mais point de vérité. Us sont habillés comme jamais des enfants ne l'ont été ; tout cela a un air de mascarade qui fait fort mal avec l'air de paysage et de bergerie. Et puis, des chèvres, des brebis , des chiens , des animaux qu'on ne recon- naît point ; une exagération qui tient partout de la bacchanale. Avec tout cela, mon ami, de quoi faire une belle tapisserie. C'est que la tapisserie ne demande pas la même vérité que la peinture ; c'e$t qu'il faut songer à la durée , à la galté d'un appar*- •tement , à un autre effet. Aussi les objets sont-ils ici tous détachés les uns des autres; ce sont des groupes isolés , des masses de couleurs tranchantes sur un fond très-éclairé. Bachelier a de l'esprit, et avec cela il ne fera jamais rien qui vaille. Il y a dans sa tête des liens qui garrottent son imagina- tion, et elle ne s'en affranchira jamais , quelque secousse qu'elle se donne. Si vous causiez un in- stant avec lui, vous croiriez qu'elle va s'échapper et se mettre en liberté ; -mais bientôt vous recon- naîtriez que les liens sont au-dessus des efforts, et qu'il faudra que cela se remue toute la vie, sanst se dresser et partir.

Avez-vous jamais rien vu de si mauvais , avec tant de prétention , que ce Milon de Crotone ? Premièrement c'est la tête et le bras du Laocoon antique. Mais Laocoon a saisi avec ce bras un des

SALON DE i7«i. 4^

serpents dont il cherche à se débarrasser , et le Milon de Bachelier se laisse bêtement dévorer une jambe par un loup qu'il étranglerait avec sa main libre , s'il songeait à s'en servir. Le Laocoon est dans une situation violente^ mais d'aplomb; et l'on ne sait pourquoi le Milon de Bachelier ne tombe pas à la renverse. Et puis, pour le rendre souffrant, il l'a fait contourné, convulsé, stra- passé. Mon ami Bachelier, retournez à vos fleurs et à vos animaux. Si vous différez , vous oublierez de faire des fleurs et des animaux , et vous n'ap- prendrez point à faire de l'histoire et des honimes. Sa Fable du Chenal et du Loup est fort bien. Cest son grand tableau en encaustique qu'il a ré- duit et mis à l'huile. Les animaux sont bien , et le paysage a de la grandeur et de la noblesse; mais l'eau qui s'échappe du pied du rocher ressemble a de la crème fouettés , à force de vouloir être écu- meuse.

Son Chat d'Angora qui guette un oiseau est on ne peut mieux. Physionomie traîtresse ; longs poik bien peints , etc.

Il y a de l'esprit , du mouvement et de la cha- leur dans l'esquisse de la Descente de Croix. J'ai- merais mieux avoir croqué ces figures-la, Fon ne discerne presque rien encore que leur action avec l'ordonnance générale, que de m'être épuisé après ce mauvais Milon de Crotone.

4^ SALON DE 1761.

M. Vernet.

Les deux Vue$ de Bdionne (i) que M. Vernet a données cette année sont belles^ mais il s'en manque beaucoup qu'elles intéressent et qu'elles attirent autant que ses compositions précédentes. Cela tient au moment du jour qu'il a choisi. La chute du jour a rembruni et obscurci tous les objets. Il y a tou- jours un grand travail, uae grande variété, beau- coup de talent; mais on dirait volontiers en les regardant : A demain , lorsque le soleil sera levé. Il est sur que M. Vernet n'a pas peint ces deux morceaux à l'heure qu'on choisirait pour les ad- mirer. La grande réputation de l'auteur fait aussi qu'on est plus difficile ; il mérite bien d'être jugé sévèrement.

M. ROSLIN.

Le tableau M. Roslin a peint le Roi reçu à V Hôtel-^e-Ville de Paris par MM. le gouverneur, le prévôt des marchands et les écbevins, après sa maladie et son retour de Metz, ^t la meilleure sa- tire que j'aie vue de nos usages, de nos perruques et de nos ajustements. Il faut voir la platitude de nos petits pourpoints, de nos hauts-de^haussçs qui prennent la mise si juste^ de nos sachets à cheveux , de nos manches et de nos boutonnières; et le ridicule de ces énormes perruques magistrales, et l'ignoble de ces larges faces bourgeoises. Ce n'est

(i) Ces deux tableaux font partie de la Galerie du Louyre. Éoit*.

SALON DE 1761. 45

pas qu'un talent extraordinaire ne puisse tirer parti de cela; car quelle est la difficulté que le génie ne surmonte pas? mais le génie est*-il? Le Roi et sa suite occupent tout un côté du tableau. Cest d'un côté son capitaine des gardes , de Vautre son premier écuyer, derrière lui M. le Dauphin, M. le duc d'Orléans et quelques autres seigneurs. L'autre côté du tableau est occupé par la ville et ses offi- ciers. Ce Louis XY^ long, sec, maigre, élancé, vu de profil , sur un plan reculé , avec une petite tète couverte d'un chapeau retapé, est-ce ce monarque que Bouchardon a immortalisé par sa figure de bronze qui sera érîgée sur l'esplanade des Tuileries ? Celui de Roslin a lair d'un escroc qui a la vue basse. Ce n'est pas lui, c'est certai- nement ce seigneur à large panse qui est si magni- fiquement vêtu et qui a la contenance si avanta- geuse (c'est M. le Premier) , qui attire les regards et qu'il faut regarder comme le principal person- nage du tableau. Il couvre le Boi , qu'on cherche , et qu'on ne distingue que parce qu'il a le chapeau sur la tête.

Je ne sais si M* de Marigny ressemble ; mais on le voit assis dans son portrait , la tète bien droite, la main gauche étendue sur une table, la main droite sur la hanche , et les jambes bien ca- dencées. Je déteste ces attitudes a()f)rêtée6. £st*-ce qu'on se campé jamais comme cela ? Et c'est le directeur de nos académies de peinture ^ sculpture

44 SALON DE 17^1.

et architecture qui soufire qu'on le contourne ainsi ! Il faut que ni le peintre ni l'homme n'aient yu de leur vie un portrait de Van-Dyck ; ou bien c'est qu'ils n'en font point de cas.

Il y a d'autres portraits de Roslin que je n'ai pu regarder après celui de M. de Marigny. On trouve cependant que ce peintre a fait des progrès depuis le dernier Salon , et l'on a fort loué le Portrait de Boucher et cehU de sa femme ^ qui est toujours belle.

M. Desportes.

Vous me permettrez de laisser le Chien blanc], les Déjeuners, le Gibier et les Fruits de Desporles. Je veux mourir s'il m'en reste la moindre trace dans la mémoire. Puisqu'ils sont là; je les aurai pourtant vus.

M. DE Màghy.

U Intérieur de V Église de Sainte-Genevièi^e , et la Vue du Péristyle du Loui^re , sont deux mor- ceaux dont le sujet intéresse. Grâces à M. de Machy, on peut jouir d'avance d'un édifice qu'on élève à si grands frais; et qui est-ce qui peut se promettre de vivre dix ans qu'on emploiera à l'a- chever? Le péristyle du Louvre est un si grand et si beau monument ! On a quelquefois demandé à quoi cette décoration somptueuse était utile. Ceux qui ont fait cette question n'ont pas remar- qué qu'elle conduit aux deux pavillons qui sont à

SALON DE i76ri 45

ses extrémités y et que les portes de Tappartement du monarque s'ouvrent dans cette galerie. J'avoue que si , au lieu d'ouvrir une porte au-dessous du péristyle , on eût construit un grand et vaste esca- lier à la place de cette porte , qu'on eût décoré cet escalier comme il convenait, le morceau d'archi- tecture en eût été mieux entetidu et plus beau. Mais il ne faut pas l'attaquer du côté de l'utilité : dans les jours de fête , la cour peut-elle être mieux placée que sous ce péristyle ? S'il faut qu'un monarque se montre quelquefois à son peuple^ l'endroit ne doit-il pas répondre , par sa grandeur et par sa magnificence , à un usage aussi solennel ? Il y a encore de M. de Machy Y Intérieur dun Temple^ et deux petits tableaux de Ruines. Ceux- ci et les précédents sont bien peints; ils fon^ de Teffet. Ce sont des masses qui imposent par leur grandeur ; et le petit nombre de figures que l'artiste y a répandues m'ont paru de bon goût. En général il faut peu de figures dans les temples , dans les ruines et les paysages , lieux dont il ne faut presque point rompre le silence ; mais on exige que ces figures soient exquises. Ce sont commu^* nément des gens ou qui passent, ou qui médi-- tent, ou qui errent y ou qui habitent, ou qui se reposent. Us doivent le plus souvent vous incliner à la rêverie et à la mélancolie.

46 SALON DE ijGt.

M. Drouais.

Dans un grand nombre de petites compositions qui ne sont pas sans mérite, on distingue le jeune Èlès^e de M. Drouais. Il était impossible d'imagi- ner une mine il y eût plus de gentillesse, de ^nesse et de malice. Comme ce chapeau est fait! comme ces cheveux sont jetés ! C'est la mollesse et la blancheur des chairs de son âge. Et puis^ une intelligence de lumière tout-a-faît rare et pré- cieuse. Cet enfant passe, et regarde en passant; il va sans doute à l'Académie ; il porte un carton sous son bras droit , et sa main gauche est appuyée sur ce carton . Je voudrais bien que ce petit tableau m'appartint ; je le mettrais sous une glace , afin d'en conserver long-temps la fraîcheur.

Parmi les portraits de M. Drouais, on a remar- qué celui de M. et de madame de Buffon.

M. JULIART.

Ou ne dit rien des Paysages de Juliart.

M. VoiRIOT.

On loue un Portrait de M. Gilbert'de'-*F'oisins , peint par Voiriot.

M. Doyen.

Mais voici une des plus grandes compositions du Salon : c'est le Combat de Diomède et d^Enée, sujet tiré du cinquième livre de \ Iliade ^Homère. J'ai relu à l'occasion du tableau de Doyen, cet en- droit du poète. C'est un enchaînement de situations

SALON DE 1761. 47

terribles et délicates , et toujours la couleur et l'har- monie qui conyiennent. Il y a soixante vers à décourager Thomme le mieux appelé à la poésie. Voici , si j'avais été peintre , le tableau qu'Ho- mère m'eût inspiré. On aurait vu Enée renversé aux pieds de Diomède. Vénus serait accourue pour le secourir : elle eût laissé tomber une gaze qui eût dérobé son fils à la fureur du héros grec. Au- dessus de la gaze y qu'elle aurait tenue suspendue de ses doigts délicats, se serait montrée la tête divine de la déesse y sa gorge d'albâtre ^ ses beaux bras et le reste de son corps y mollement balancé dans les airs. J'aurais élevé IHomède sur un amas de cadavres. Le sang eût coulé sou$ ses pieds. Ter- rible dans son aspect et dans son attitude y il eût menacé la déesse de son javelot. Cependant les Grecs et les Troyens se seraient entr'egorgés au- tour de lui. On aurait vu le char d'Enée fracassé , et l'écuyer de Diomède saisissant ses chevaux fou- gueux. Pallas aurait [dané sur la tète de Diomède. Apollon aurait secoué à ses yeux sa terrible égide. Mars , enveloppé d'une nue obscure , se serait repu de ce spectacle terrible. On n'aurait vu que sa tète effrayante y le bout de sa pique et le nez de ses chevaux. Iris aurait déployé Farc- en-ciel au loin. J'aurais choisi , comme vous voyez y moment qui eût précédé la blessure de Vénus; M. Doyen, au contraire^ a préféré le moment qui suit.

48 SALON DE i'76i*

Il a élevé son Diomède sur un tas de cadavres ;' il est terrible. Effacé sur un de ses côtés , il porte le fer de son javelot en arrière. Il insulte à Vénus qu'on voit au loin renversée entre les bras d'Iris. Le sang coule de sa main blessée le long de son bras. Pallas plane sur la tête de Diomède ; elle a un beau caractère. Apollon, enveloppé d'une nuée , se jette entre le héros grec et Enée qu'on voit renversé. Le dieu effraie le vainqueur de son regard et de son égide. Cependant on se massacre et le sang coule de tous côtés. A droite , le Sca- mandre et ses nymphes se sauvent d'effroi ; à gauche y des chevaux sont abattus y un guerrier renversé sur le visage a l'épaule traversée d'un javelot qui s'est rompu dans la blessure. Le sang ruisselé sur le cadavre et sur la crinière blanche d'un cheval massacré , et dégoutte de cette cri- nière dans les eaux du fleuve ^ qui en sont ensan- glantées.

Cette composition est, comme vous voyez, toute d'effroi. Le moment qui précédait la bles- sure eût offert le contraste du terrible et du dé- licat ; Vénus , la déesse de la volupté , toute nue au milieu du sang et des armes , secourant son fils contre un homme terrible qui l'eût menacée de sa lance.

Quoi qu'il en soit, le tableau de M. Doyen produjit un grand effet. Il est plein de feu, de grandeur , de mouvement et de poésie. On a dit

SALON DE 1761. 49

beaucoup de mal de sa Vénus ; mais en revanche son fleuve est beau , ses nymphes sont belles. J'ai déjà parlé de la tête de Pallas ; celle d'Apollon est aussi d'un beau caractère. Cet homme traversé du javelot rompu , dont le sang va mouiller la crinière blanche du cheval abattu ^ et teindre les eaux , donne de la terreur. L'attitude de son héros est fière , et son regard méprisant et féroce. On aurait pu lui donner plus de noblesse dans le vi- sage ; rendre ces cadavres fraîchement égorgés moins livides , écarter la confusion du groupe d'Enée , d'Apollon , du nuage et des cadavres , en y conservant le désordre , et éviter quelques au- tres défauts qui échappent dans la chaleur de la composition , et qui tiennent à la jeunesse de l'ar- tiste ; mais le génie y est , et le jugement viendra sûrement. Ce peintre sait imaginer , ordonner > composer. La machine est grande; ses figures se remuent. Il ne craint pas le travail.

On reproche à ses dieux de n'être qu'esquissés j c'est qu'on n'a pas encore saisi l'esprit de sa com- position. Dans son tableau ^ les dieux sont d'une taille commune , et les hommes sont gigantesques < Les premiers ne sont qfue des génies tùtélaires. Il a voulu que ses figures fussent aériennes , et cette imagination me paraît de génie ; seulement il ne l'a pas assez fait sentir. Il fallait pour cela donner à ses dieux encore plus de transparence , pluff de légèreté , moins de corps et de solidité ; mais en

Salons, toms i. 4

5o SALON DE 1761.

revanche leur chercher un caractère divin , et les mettre dans une activité jncroyable , comme on les voit dans le nmrceau de Bouchardon j Uljsse ésfoque V ombre de Tirésvasj et cette foule de démons étranges accourent à son sacri- fice. Vous trouverez dans ces démons à peu près le caractère que Doyen devait donner à ses divi- nités. Alors plus sa Vénus aurait été aérienne , plus sa Pallas et son Apollon auraient eu de cette nature y plu& aurait été satisfait.

Le peintre a fait sagement de s'écarter ici du poète. Dans Y Iliade , les hommes sont plus grands que nature ; mais les dieux sont d'une stature im- mense ; Apollon fait en quatre pas le tour de l'horizon^ enjambant de montagne en montagne. Si le peintre eût gardé cette proportion entre ses figures , les hommes auraient été des pygmées , et l'ouvrage aurait perdu son intérêt et son effet : c'eût été la querelle des dieux et non celle des hommes ; mais ayant à donner l'avantage de la grandeur à ses héros sur ses dieux , que vouliez- vous que le peintre fit de ceux-ci , sinon des gé- nies , des ombres , des démons ? Ce n'est pas l'idée qui a péché , c'est l'exécution. Il fallait racheter la légèreté , la transparence et la fluidité de ses figu- res , par une énergie, une étrangeté , une vie toute extraordinaire. En un mot , c'était des dé- mons qu'il fallait faire.

Encore un mot sur ce morceau. C'est que dans

SALON DE 1761. 5i

rinstant choisi par Doyen , il a fallu donner l'air de la douleur à la déesse du plaisTr ; c'est qu'après la blessure de Vénus , Diomède est tranquille , c'est que Vénus est hors de la scène. Il ne fallait pas oublier les chevaux d'Énée ; ils étaient d'ori- gine céleste , et par conséquent une proie impor- tante ; Diomède ayait recommandé à son écuyer de s'en emparer s'il sortait victorieux du combat.

Avec tout cela, excepté Desbays , je ne crois pas qu'il y ait un peintre à l'Académie en état de faire ce tableau.

Ija jeune Indienne de Tangiuory qui a été ame- née en France par un officier français , ne manque pas de beauté avec son teint basané. Doyen Fat peinte dans le costume et avec les ornements dil pays ; mais j'aime mieux profil qu'en a fait M. de Carmontelle , il est plus vrai et plus agréable.

Mais en voilà bien asse^ sur Doyen. Je ne vous parlerai pas de ses autres tableaux. Je me rappelle vaguement F Espérance qui nourrit V Amour. Ce tableau m'a paru médiocre.

M. Parrogel.

L^ Adoration des Rois de Parrocel est si faible, si faible , et d'invention , et de dessin , et de cou- leur! Parrocel est à Vien ce que Vien est à Le Sueur. Vien est la moyenne proportionnelle aux deux autres. Je demanderais volontiers à M. Par- rocel comment , quand on a la composition d'ulfi

4.

Bu SALON DE 1761.

sujet par Rilbens présente à Fimagination , on peut avoir le courage de tenter le même sujet» Il me semble qu'un grand peintre qui a précédé , est plus incommode pour ses successeurs qu'un grand litté* rateur pour nous. L'imagination me semble plus tenace que la mémoire. J'ai les tableaux de Raphaël plus présents que les vers de Corneille , que les beaux morceaux de Racine. Il y a des figures qui ne me quittent point. Je les vois ; elles me suivent, elles m'obsèdent. Par exemple, ce saint Barnabe qui déchire ses vêtements sur sa poitrine , et tant d'autres , comment ferai-je pour écarter ces spec- tres-là ? et comment les peintres font-ils ? Il y a dans le tableau de Parrocel un coussin qui me cho- que étrangement. Dites-moi comment un coussin de couleur a pu se trouver dans une étable la misère réfugiait la mère et l'enfant, et l'haleine de deux animaux réchauffait un nouveau-né contre la rigueur de la saison ? Apparemment qu'un des rois avait envoyé un coussin d'avance par son écuyer pour pouvoir se prosterner avec plus de commodité. Les artistes sont tellement attentifs aux beautés techniques , qu'ils négligent toutes ces inipertinences-la dans le jugement qu'ils portent d'une production. Faudra- t-il que nous les imi- tions ? Et pourvu que les ombres et les lumières soient bien entendues , que le dessin soit pur, que la coulem' soit vraie, que les caractères soient l>eaux, serons-nous satisfaits?

SALON DE 1761. - 55

M. Greuze.

«

Il parait que notre ami Greuze a beaucoup tra- vaillé. On dit que le portrait de M. le Dauphin ressemble beaucoup ; celui de Bahutiy beau-père du peintre , est de toute beauté. Et ces yeux éraillés et larmoyants , et cette chevelure grisâtre , et ces chairs, et ces détails de vieillesse qui sont infinis au bas du visage et autour du cou ; Greuze les a tous rendus, et cependant sa peinture est large. Son portrait peint par lui-même a de la vigueur; mais il est un peu fjEitigué, et me plaît beaucoup moins. que celui de son beau-père.

Cette petite Blanchisseuse qui, penchée sur sa terrine, presse du linge entre ses mains, est char- mante ; mais c'est une coquine à laquelle je ne me fierais pas. Tous les ustensiles de son ménage sont d'une grande vérité. Je serais seulement tenté d'avancer son tréteau un peu plus sous elle , afin qu'elle fut mieux assise.

Le Portrait de madame Greuze en J^estale. Cela, une Vestale! Greuze, mon cher, vous vous moquez de nous ; avec ses mains croisées sur sa poitrine, ce visage long, cet âge, ces grands yeux tristement tournés vers le ciel , cette draperie ra- menée à grands plis sur la tète ; c'est une mère de douleurs, mais d'un petit caractère et un peu gri- maçante. Ce morceau ferait honneur à Coypel, mais il ne vous en fait pas.

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54 SALON DE 1761.

Il y a une grande variété d action , de physiono- mies et de caractères dans tous ces petits fripons dont les uns occupent cette pauvre Marchande de marrons y tandis que les autres la volent.

Ce Berger^ qui tient un chardon à la main ^ et qui tente le sort pour savoir s'il est aimé de sa bergère ^ ne signifie pas grand'chose. A l'élégance du vêtement, à Féclat des couleurs, on le pren- drait presque pour un morceau de Boucher. Et puis, si on ne savait pas le sujet, on ne le devi- nerait jamais.

Le Paralytique qui est secouru par ses enfants, ou le dessin que le peintre a appelé le Frtdt de la bonne éducation^ est un tableau de mœurs. Il prouve que ce genre peut fournir des composi- tions capables de faire honneur aux talents et aux sentiments de l'artiste. Le vieillard est dans son fauteuil ; ses pieds sont supportés par un tabouret. Sa tête , celle de son fils et celle de sa femme sont d'une beauté rare. Greuze a beaucoup d'esprit et de goût. Lorsqu'il travaille, il est tout à son ou- vrage ; il s'aflfecte profondément : il porte dans le monde le caractère du sujet qu'il traite dans son atelier, triste ou gai, folâtre ou sérieux, galant ou réservé , selon la chose qui a occupé le matin son pinceau et son imagination.

C'est un beau dessin que celui du Fermier inr- cendié. Une mère sur le visage de laquelle la dou- leur et la misère se montrent; des filles aussi

SALON DE 1761. 55

affligées et aussi misérables , couchées à terre au- tour d'elle; des enfants afiamés qui se disputent un morceau de pain sur ses genoux ; un autre qui mange à la dérobée dans un coin; le père de cette famille qui s'adresse à la commisération des pas- sants : tout est pathétique et vrai. J'aime assez dans un tableau un personnage qui parle au spec- tateur sans sortir du sujet. Ici il n'y a pas d'autre passant que celui qui regarde. La scène est sup- posée au coin d'une rue. Le lieu en pouvait être mieux choisi. Pourquoi n'avoir pas placé tous ces infortunés sur des débris incendiés de leur chau- mière ? J'aurais vu les ravages du feu , des murs renversés , des poutres à demi consumées , et une foule d'autres objets touchants et pittoresques.

Il y a de Greuze plusieurs têtes qui sont au- tant de petits tableaux très-vrais, entre lesquels on distingue V Enfant qui boude et la petite Fille qui se repose sur sa chaise.

M. GuÉRIN.

Je ne sais ce que c'est que les petits tableaux de M. Guérin.

M. Roland de La Porte.

Mais on fait cas d'un Crucifix peint en bronze par M. Roland de La Porte , et en effet ce Crucifix est beau. Il est tout-'à-fait hors de la toile. Le bronze s'éclaire d'une manière propre au métal

56 SALON DE 1761.

que le peintre a rendu parfaitement; il y a toute rillusion possible ; mais il faut avouer aussi que le genre est facile ^ et que des artistes d'un talent médiocre d'ailleurs y ont excellé. Vous souvenez- vous de deux bas-reliefs d'Oudry sur lesquels on portait la main? La main touchait une surface plane; et l'œil, toujours séduit, voyait un relief; en sorte qu'on aurait pu demander au philosophe lequel de ces deux sens dont les témoignages se contredisaient était un menteur.

Les tableaux de fruits de M. de La Porte ont paru d'une grande vérité et d'un beau fini.

M. Briard.

Enfin il y a d'un M. Briard un Passage des âmes du purgatoire au ciel. Ce peintre a relégué son purgatoire dans un coin de son tableau. Il ne s'en échappe que quelques figures perdues sur une toile d'une étendue immense : rari liantes in gurgite vasto. Pour se tirer d'un pareil sujet, il eût fallu la force d'idées , de couleurs et d'imagination de Rubens , et tenter une -de ces machines que les Italiens appellent opéra da stupire. Une tête fé- conde et hardie aurait ouvert le gouffre ^de feu au bas de son tableau ; il en eût occupé toute l'étendue et toute la profondeur. Là, on aurait vu des hommes et des femmes de tout âge et de tout état; toutes les espèces de douleurs et de passions, une infinité d'actions diverses; des âmes empor-

SALON DE 1761. 57

tées, d'autres qui seraient retombées; celles-ci se seraient élancées ; celles-là auraient tendu les mains et les bras ; on eut entendu mille gémisse- ments. Le ciel représenté au-dessus , aurait reçu les âmes délivrées. Elles auraient été présentées à la gloire éternelle par des anges qu'on aurait vu monter et dçscendre, et se plonger dans le gouffre , dont les flammes dévorantes les auraient respectées. Avant que de prendre son pinceau , il faut avoir frissonné vingt fois de son sujet, avoir perdu le sommeil, s'être levé pendant la nuit, et avoir couru en chemise et pieds nus jeter sur le papier ses esquisses à la lueur d'une lampe de nuit.

SCULPTURE.

Autant cette année la peinture est riche au Salon , autant la sculpture y est pauvre. Beaucoup de bustes, peu de frappants. Les deux premiers sculpteurs de la nation, Bouchardon et Pigale, n'ont rien fourni. Ils sont entièrement occupés de grandes machines.

M. Lemoyne.

Par Le Mo3ntte , le buste de madame de Pompa- dour , rien; celui de mademoiselle Clairon, rien; d'une jeune Fille, rien. Ceux de Crébillon et de Kestout valent mieux.

58 SALON DE 1761.

M. Falconet.

Le buste de Falconet, médecin, beau, très-beau; on ne saurait plus ressemblant. Quand nous aurons perdu ce vénérable vieillard , que nous chérissons tous, nous demanderons est son buste, et nous rirons revoir. Aussi cette tête-là prêtait bien à l'art. Elle est chauve. Un grand nez ; de grosses rides bien profondes ; un grand front ; de longues cordes de vieillesse tendues du dessous de la mâ- choire , le long du cou jusqu^à la poitrine ; une bouche d'une forme particulière et très-ragréable. De la sérénité, de l'ingénuité, de la vivacité, de la bonhomie; tout ce qui fait d'un vieillard de quatre-vingt-dix ans un homme si intéressant, si aimable.

La douce Mélancolie , et la petite Fille qui cache Tare de l'Amour, rien. Deux groupes de Femmes en plâtre , pour des chandeliers qui doivent être exécutés par Germain en argent : belles figures , d'un caractère simple, noble et antique. En vérité je n'ai rien vu de Falconet qui fut mieux.

M. Vassé.

Huit ou dix morceaux de Vassé , et pas un qui m'ait frappé. La sculpture n'offrant jamais qu'une figure isolée, ou qu'un groupe de deux ou trois ^ je crois qu'on y souffire moins encore la médio- crité qu'en peinture. Le buste du Père Le Coin te

SALON DE 1761. 5g

n'est assurément pas une mauyaise chose ^ ni la Nymphe qui se regarde dans Feau, ni le Vase, ni les autres morceaux; mais que m'importe que vous soyez supportable, si Fart exige que vous soyez sublime ?

M. Challe.

L'idée et l'exécution du jeune Turenne endormi sur l'affîit d'un canon me plaisent; seulement il est mal que l'enfant soit aussi long que le canon.

C'est une fort belle chose que le Berger Phorbas qui détache de l'arbre Œdipe enfant , qui y était suspendu par les pieds. L'enfant, ou je me trompe fort, est sublime. Il crie; il sent le bras qui le se- court; il le saisit; il le serre. Il y a une grande commisération sur le visage de Phorbas. Vous me direz qu'il est un peu campé ; mais comme il a de la peine à atteindre de la main la branche la courroie est nouée , cette contrainte détermine son attitude. J'ai bien un autre petit chagrin ; c'est que son action est équivoque , et qu'on ne sait s'il sus- pend ou s'il détache. On s'élève également sur la pointe du pied pour suspendre et pour détacher; on étend également un bras; on soutient égale- ment le corps; la courroie est également lâche.

Le Bacchus nouvellement , et soustrait par Mercure à la jalousie de Junon, ne me déplaît pas. Le reste est commun.

6o SALON DE 1761.

M. Caffieri.

Le buste de Rameau par Caffieri (i) est frappant. On l'a fait froid , maigre et sec , comme il est ; et on a très-bien attrapé sa finesse affectée et son souris précieux.

M. Pajou.

Entre plusieurs morceaux de Pajou , aucun qu^on puisse comparer au buste de Le Moine, qu'il ex- posa au dernier Salon. Cependant un Ange de beau caractère, et deux Portraits en terre cuite qui se font remarquer.

M. d'Huès.

Les quatre bas^reliefs d'Huès , représentant huit Vertus qui portent des guirlandes, m'ont aussi paru de grand goût. Et hoc sapit antiquitatem et de caractère et de draperies».

Peut-être y a-t-il de belles choses et parmi les tableaux dont je ne vous ai point parlé , et parmi les sculptures dont je ne vous parle pas : c'est qu'ils ont été muets , et qu'ils ne m'ont rien dit.

M. COCHIN.

Le dessin au crayon rouge représentantZ^cwrgfwe blessé dans une sédition mérite d'être regardé. Le passage subit de la fureur à la commisération dans cette populace effrénée qui le poursuit , est bien rendu. Il y a une diversité étonnante d'attitudes^

(i) Ce buste est aujourd'hui au foyer de l'Opéra. Édit'.

SALON DE 1761. èi

de visages et de caractères. Cela me semble de grand goût ; c est un magnifique tableau dans un petit espace. Mais le Lycurgue est manqué ; c'est une figure campée , une jambe en avant et l'autre en arrière. Celte action de montrer du doigt son œil crevé, fut -elle de l'histoire, n'en serait ni moins petite ni moins puérile. Un homme comme Lycurgue , qui sait se posséder dans un pareil in- stant, s'arrête tout court, laisse tomber ses bras, a les deux jambes parallèles , et se laisse voir plutôt qu'il ne se montre ; toute action plus mar- quée serait fausse et mesquine. Je suis fâché de ce défaut , qui gâte un très-beau dessin.

M. WlLLE*

Le burin de M. Wille a conservé à ce Salon la grande réputation dont il jouit.

M. Casanôvé) Peintre italien ou allemand^ nouvellement reçu*

H me reste à vous dire un mot des morceaux de Casanove ; mais que vous dirai-je de son grand tableau de bataille ? 11 faut le voir. Cotnment rendre le mouvement , la mêlée, le tumulte d'une foule d'hommes jetés confusément les uns à travers les autres ? Comment peindre cet homme renversé qui a la tête fracassée, et dotit le sang s'échappe entre les doigts de la main qu'il porte à sa bles- sure ; et ce cavalier qui , monté sur un cheval

02 SALON DE 1761.

blanc f foule les morts et les mourants ? Il perdra la vie avant de quitter son drapeau. Il le tient d^une main ; de l'autre il menace d'un revers de sabre celui qui lui appuie un coup de pistolet pen- dant qu'un autre lui saisit le bras. Comment sor- tira-t-il de danger ? Un cheval tient le sien mordu par le cou , un fantassin est prêt à lui enfoncer sa pique dans le poitrail. Le feu , la poussière et la fumée , éclairent d'un côté et couvrent de l'autre une multitude infinie d'actions qui remplissent un vaste champ de bataille. Quelle couleur ! quelle lumière ! quelle étendue de scène ! Les cuirasses rouges , vertes ou bleues , selon les objets qui s'y peignent , sont toujours d'acier ; c'est pour la ma- chine une des plus fortes compositions qu'il y ait au Salon. On reproche à Casanove d'avoir donné un peu trop de fraîcheur à ses vêtements ; cela se peut : on dit que son atmosphère n'est pas assez poudreuse , cela se peut ; que les petites lumières partielles des sabres , des casques , des ftisils et des cuirasses heurtées trop rudement , font ce qu'on appelle papilloter le tout , surtout quand on re- garde le tableau de près ; cela se peut encore : on dit que cet effet ressemble à celui du plafond de la galerie éclairée par sorface d'une eau vacil- lante^ cela se peut encore. Avec tous ces défauts ^ c'est un grand et beau taMeau , et ceux qui les ont relevés voudraient bien l'avoir fait. Moi , qui aime à mettre les choses en place , je le transporte

SALON DE 1761. 65

dmaginatîon dans un des appartements du châ- teau de Potsdam.

Il y a du même peintre quelques petits tableaux de paysages. En yërité cet homme a bien du feu p bien de la hardiesse , une belle et vigoureuse cou- leur. Ce sont des rochers, des eaux, et pour figures des soldats qui sont en embuscade ou qui se repo- sent. On croirait que chaque objet est le produit d'un seul coup de pincestu; cependant on y re-* marque des nuances sans fin. On dit que Salvator Bosa n'est pas plus beau que cela quand il est beau.

U y a de lui encore deux batailles en dessin qui ne sont pas déparées par celle qu'il a peinte.

Ce Casanove est dès à présent un homme à ima- gination , un grand coloriste , une tète chaude et hardie , un bon poète , un grand peintre.

M. Baudouin, Peintre en miniature nouvellement reçu.

Ce peintre a exposé sur la fin du Salon plusieurs jolis tableaux en miniature : mais ils étaient placés vis-à-vis de la Bataille de Casanove ; et le moyen de les regarder ?

JUiCAPITULJTIOUr.

Jamais nous n'avons eu un plus beau Salon. Presque aucun tableau absolument mauvais; plus de bons que de médiocres , et un grand nombre d'excellents. Comptez le portrait du Roi par Michel

64 SA.LON DE 1761.

VanLoo ; la Madeleine dans le désert ^ et la Lecture par Carie; le saint Germain qui donne une mé- daille à sainte Geneviève , par Vien ; le saint André de Deshays, son saint Victor, son saint Benoit près de mourir ; le Socrate condamné de Challe ; le Bé- nédicité de Chardin ; le Soleil couchant de Le Bel ; les deux vues de Baïonne, malgré leur peu d'effet; le Diomède de Doyeil ; le jeune Élève de Drouais ; la Blanchisseuse, le Paralytique , le Fermier brûlé, le Portrait de Babuti par Greuze; le Crucifix de bronze de Roland de La Porte, et d'autres qui ont pu m'échapper ; et cette étonnante Bataille de Casanove.

On ne peint plus en Flandre. S'il y a des peintres en Italie et en Allemagne , ils sont moins réunis ; ils ont moins d'émulation et moins d'encourage- ments. La France est donc la seule contrée cet art se soutienne, et même avec quelque éclat.

Enfin je l'ai vu , ce tableau de notre ami Greuze ; mais ce n'a pas été sans peine; il continue d'attirer la foule. C'est un Père qui vient de pajer la dot de sa fille (i). Le sujet est pathétique, et l'on se sent gagner d'une émotion douce en le regardant. La composition m'en a paru très-belle : c'est la chose comme elle a se passer. Il y a douze figures ; chacune est à sa place, et fait ce qu'elle doit. Comme elles s'enchaînent toutes! comme elles

(1) Voyez la note, page 71.

SALON DE i76r. 65

vont en ondoyant et en pytai^idant! Je me inoque de ces conditions; cependant quand elles se ren- contrent dans un morceau de peinture par hasard, sans que le peintre ait eu la pensée de les y intro^ duire , " sans qu il leur ait rien sacrifié , elles me plaisent.

A. droite de celui qui regarde le morceau est un tabellion assis devant une petite table, le dos tourné au spectateur^ Sur la table , le contrat de mariage et4'autreS papiers. Entre les jambes du tabellion, le plus jeune des enfants de la maison. Puis en continuant de suivi^e la composition de droite à gauche, une fille alitée debout, appuyée sur le dos du fauteuil de son père. Le père assis dans le fauteuil de la maison. Devant lui , son gen- dre debout, et tenant de la main gauche le sac qui contient la dot. L'accordée, debout aussi, un bras passé mollement sous celui de son fiancé; l'autre bras saisi par la mère, qui est assise au-dessous. Entre la mère et la fiancée, une sœur cadette de- bout, penchée sur la fiancée, et un bras jeté autour de ses épaules» Derrière ce groupe, un jeune ç.n- fant qui s'élève sur la pointe des pieds pour voir ce qui se passe. Au-dessous de mère, sur le devant , une jeune fille assise qui a de petits mor- ceaux de pain coupé dans son tablier. Tout-à-fait à gauche dans le fond et loin de la scène, deux ser- vantes debout qui regardent. Sur la droite, un garde-manger bien propre^ avec ce qu'on a cqu-»

Salons, tome i. v

66 SALON DE 1761.

tume d'y renfermer, faisant partie du fond. Au milieu, une vieille arquebuse pendue à son croc; ensuite , un escalier de bois qui conduit à Fétage au-dessus. Sur le devant, à terre, dans l'espace vide que laissent les figures , proche des pieds de la mère, une poule qui conduit ses poussins aux- quels la petite fille jfette du pain; une terrine pleine d'eau , et sur le bord de la terrine un poussin , le bec en l'air, pour laisser descendre dans son jabot l'eau qu'il a bue. Voilà l'ol'donnànce générale. Venons aux détails.

Le tabellion eât vêtu de lioir > culotte et bas de couleur, en ^niantéàu et en i^abat, le chapeau sur la tête. îl a bien l'air un peu matois et chicanier ^ comme il conviètit à un pajsan de sa profession ; c'est une belle figure. Il écoute ce que le père dit à son gendre» Le père est le seul qui parle. Le reste écoute et se tait.

L'eniâtit qui est entré lés jîambes du tabellion est excellent poiir la vérité de son action et de sa couleur. Sans s'intéresiser à ce qui se passe , il re- garde les papiers griffonnés , et promène ses pe- tites ttiains par-dessus.

On voit datis la sœiir altiéê > qui est appuyée de- bout sur âùÈ d\ï fauteuil de son père , qu'elle crève de dotileur et de jalousie de ce qu'on a ac- cottlé le pSas sur elle à sa cadette. Elle a la tête portée sUr une de ses niAins , et lance sur les fiancés des^ regards curieux, chagrins et courroucés.

SALON DE 1761. 67

Le Père est un vieillard de soixante ans , en che- veux gris y un mouchoir tortille autour de son cou ; il a un air de bonhomie qui plait. Les bras étendus vers son gendre , il lui parle avec une effusion de cœur qui enchante ; il semble lui dire : Jeannette est douce et sage ; elle fera ton bonheur ; songe à faire le sien... ou quelque autre chose sur l'impor- tance des devoirs du mariage. . . Ce qu'il dit est sûre- ïnent touchant et honnête. Une de ses mains, qu'on voit en dehors , est hâlée et brune ; l'autre , qu'on voit en dedans, est blanche ; cela est dans la nature. Le Fiancé est d^une figure tout-à-fait agréable. Il est hâlé de visage ; mais on voit qu'il est blanc de peau ; il est un peu penché vers son beau-père ; il prête attention à son discours , il en a l'air péné- tré; il est fait au tour, et vêtu à merveille, sans sortir de son état» «Ten dis autant de tous les autres personnages.

Le peintre a donné à la Fiancée une figure char- mante , décente et réservée; elle est vêtue à mer- veille. Ce tablier de toile blanc fait on ne peut pas mieux : il y a un peu de luxe dans sa garniture ; mais c'est un jour de fiançailles. Il fout voir conime les plis de tous les vêtements de cette figure et des autres sont vrais. Cette fille charmante n'est point droite ; mais il y a une légère et molle inflexion dans toute sa figure et dans tous ses membres qui la remplit de grâce et de vérité* Elle est jolie vrai- ment^ et très jolie. Une gorge faite au tour qu'on

5.

68 SALON DE 1761.

ne voit point du tout; maïs je gage qu'il n'y a rien qui la relève , et que cela se soutient tout seul. Plus à son fiancé , et elle n'eût pas été assez dé- cente; plus à sa mère ou à son père, et elle eût été fausse. Elle a le bras à demi passé sous celui de son futur époux, et le bout de ses doigts tombe et appuie doucement sur sa main ; c'est la seule marque de tendresse qu'elle lui donne , et peut- être sans le savoir elle-même ; c'est une idée déli- cate du peintre.

La mère est une bonne paysanne qui touche à la soixantaine, mais qui a de la santé; elle est aussi vêtue large et à merveille. D'une main elle tient le haut du brais de sa fille ; de l'autre , elle serre le bras, au-dessus du poignet : elle est assise ; elle regarde sa fille de bas en haut ; elle a bien quelque peine à la quitter; mais le parti est bon. Jean est un brave garçon , honnête et laborieux ; elle ne doute point que sa fille ne soit heureuse avec lui. La gai et la tendresse sont mêlées dans la physionomie de cette bonne mère.

Pour cette sœur cadette qui est debout à côté de la fiancée, qui l'embrasse et qui s'afilige sur son sein , c'est un personnage tout-à-fait intéressant. Elle est vraiment fâchée de se séparer de sa sœur, elle en pleure ; mais cet incident n'attriste pas la composition; au contraire, il ajoute à ce qu'elle a de touchant. Il y a du goût, et du bon goût, à avoir imaginé cet épisode.

SALON DE 1761. 69

Les deux enfants , dont F un , assis a eôté de la

mère ^ s'amuse à jeter du pain à la poule et à sa

petite famille , et dont l'autre s'élève sur la pointe

, des pieds y et tend le cou pour i^oir, sont char--

fixants ; mais surtout le dernier.

Les deux servantes , debout , au fond de la chambre ^ nonchalamment penchées l'une contre l'autre ^ semblent dire , d'attitude et de visage , Quand est-ce que notre tour viendra ?

Et cette poule qui a mené ses poussins au milieu> de la scène y et qui a cinq ou six petits , comme la mère aux pieds de laquelle elle cherche sa vie , a six à sept enfants , et cette petite fîUe qui leur jette du pain et qui les nourrit; il faut avouer que tout cela est d'une convenance charmante avec la scène qui se passe , et' avec le lieu et les personnages. Yoilà un petit trait de poésie tout-à-*fait ingénieux.

C*est le père qui attache principalement les re- gards; ensuite l'époux ou le fiancé; ensuite l'ac-* cordée , la mère, la sœur cadette ou l'aînée, selon le caractère de celui qui regarde le tableau, ensuite le tabellion , les autres enfants , les servantes et le. fond. Preuve certaine d'une bonne ordonnance.

Teniers peint des mœurs plus vraies peut-être, n serait plus aisé de retrouver les scènes et les- . personnages de ce peintre ; mais il y a plus d'élé- gance , plus de grâce , une nature plus agréable dans Greuze. Ses paysans ne sont ni grossiers comme ceux de notre bon Flamand , ni chimériques comme

•70 SALON DE 1761.

ceux de Boucher- Je crois Teniers fort supérieur à Greuze pour la couleur. Je lui crois aussi beau- coup plus de fécondité : c'est d'ailleurs un grand paysagiste , un grand peintre d'arbres , de forêts , d'eaux , de montagnes , de chaumières et d'ani- maux. •

On peut reprocher à Greuze d^avoir répété une même tète dans trois tableaux différents. La tète du Père qui paye la dot et celle du Père qui Ut V Écriture sainte à ses enfants ^ et je crois aussi celle du Paralytique. Ou du moins ce sont trois fibres avec un grand air de famille.

Autre défiant. Cette sœur aînée , est-ce une sœur ou une servante ? Si c'est une servante , elle a tort d'être appuyée sur le dos de la chaise de soii maître ^ et je ne sais pourquoi elle envie si violemment le sort de sa maîtresse ; si c'est un enfant de la maison y pourquoi cet air ignoble^ pourquoi ce négligé? Contente ou mécontente , il faïUait la vêtir comme elle doit l'être aux fiançailles de sa sœur. Je vois qu'on s'y trompe y que la {Jnpart de ceux qui re- gardent le tableau la prennent pour une servante y et que les autres sont perplexes. Je ne sais si la tête de cette sœur aînée n'est pas aussi celle de la Blanchisseuse.

Une femme de beaucoup d'esprit a remarqué que ce tableau était composé de deux natures. Elle prétend que le père , le fiancé et le tabellion sont bien des paysans y des gens de campagne ; mais

SALON DE 1761. 71

que la mère, la fiaticëe et toutes les autres figures sont de la halle de Paris. La mère est une grosse marchande de fruits ou de poissoiis; la fille est une jolie bouquetière. Cette observation est au moins fine; voyez, mon ami , si elle est juste.

Mais il vaudrait bien mieux négliger ces baga- telles, et s'extasier sur un morceau qui présente des beautés de tous côtés ; c'est certainement ce que Greuze a fait de mieux. Ce morceau lui fera honneur , et comme peintre savant dans son art , et comme homme d'esprit et de goût. Sa composi-* tion est pleine d'esprit et de délicatesse. Le choix de ses sujets marque de la sensibilité et de bonnes mœurs.

Un homme riche qui voudrait avoir un beau mor« ceau en émail devrait faire exécuter ce tableau (i) de Greuze par Durand , qui est habile , avec les couleurs que M. de Montami a découvertes. Une bonne copie en émail est presque regardée comme un original , et celte sorte de peinture est parti- culièrement destinée à copier.

(i) Ce tableau, connu sous le nom de l'Accordée de "village^ avait été commandé à Greuze par M. de Boisset, qui le céda à M. de Ma* rigny (Abel-François Poisson, marquis de Menars); il a été depub acheté par le Roi , et fait partie de la Galerie du Musée royal au Louvre. 11 a été gravé par J. J. Flipart. Édit«.

SALON DE 1765.

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AVERTISSEMENT DE NAIGEON

DANS L'ÉDITION DE 1798.

Cette nouvelle édition , du Salon de 1 765, difFère beaucoup de la première \ Sans parler de quelques passages tronqués à dessein dans celle-ci, on n'y trouve point plusieurs articles importants; d'autres sont incomplets 9 tels entre autres que celui de Verne t, auquel il manque un très^beau préambule. Enfin l'ar- ticle de Greuze, si étendu dans l'édition que je pu- blie aujourd'hui , se réduit dans celle de Buisson à la simple description du tableau de la jeune Fille qui pleure son oiseau. Voici la raison de ces différences plus ou moins essentielles* Grimm était à Paris le cor- respondant littéraire de plusieurs princes et princesses du Nord, et il leur envoyait ses feuilles, dont chaque copie était proportionnée ^ et pour ainsi dire appro- priée ' aux lumières, à l'instruction, au caractère , aux intérêts particuliers, aux préjugés politiques ou

' Imprimée cbez Boisson, Tan ▼, nouveau style.

' Le manuscrit de Buisson était une de ces copies, comme on le Toit par les notes que Grimm y ayait jointes ^ pour expliquer cer- tains passages, "veljaùtandi ingeiiu.

76 AVERTISSEMENT

religieux , aux petites vues , aux petites passions de ces différentes puissances. Il faut avouer qu'il était assez difficile de ne pas se briser contre quelques-uns de ces écueils : mais pour marcher sûrement entre ces précipices , Grimm le cauteleux , que certes on n'appellera pas Grimm le philosophe , se conformait à cette maxime , plus digne d'un courtisan que du sage ' auquel on l'attribue , ^ il faut ou ne s^appro^ cher point des rois^ ou ne leur dire que des choses qui leur soient agréables. Il envoyait donc à chacune de ses pratiques ^ pour me servir de son expression , les papiers dont Diderot enrichissait depuis trente ans sa correspondance. Mais de ces papiers, presque tous le jet heureux du moment, et qui n'en ont sou- vent que plus de sève, plus de verve et d'originalité, il retranchait ce qui lui paraissait trop ferme et trop hardi pour tel ou tel souverain; trop in'éligieux pour celle-ci , trop libre et trop cynique pour celle-là ; trop abstrait et trop profond pour tous. Ici, il changeait et ajoutait un mot ; là, il supprimait une ligne ou même une phrase entière; ailleurs, il sacrifiait une, deux ,

' Esope, yoyez Plutarque in Solon. page 94 9 C édit, Ruald Paris, 1694* Un peut voir même, la belle réponse de Solon à ce lâche conseil d'Ésope.

DE NAIGEON. 77

trois et quatre pages ; enfin il usait partout du travail de Diderot) comme de son propre bien; et, ce qui n'est pas aussi facile à excuser , il faisait dire quelquefois au pauvre philosophe précisément le contraire de ce qu'il avait pensé et écrit ; de sorte que celui-ci , en se voyant ainsi affaibli, mutilé , éteint, aurait pu lui dire comme le Scythe de la fable :

Quittez-moi votre serpe , instrument de dommage*

Pour moi , qui n ai pas pour les titres, les dignités

et les cordons , ce respect servile et presque religieux

par lequel Grimm s'est surtout illustré , soit à Paris ,

soit dans les pays étrangers ; pour moi, qui ne désire ,

n'espère et ne crains rien des rois , des grands , des

prêtres et des dieux, j'ai conservé scrupuleusement ici

et ailleurs les divers passages qui peuvent constater

la juste et profonde haine que Diderot avait vouée

depuis long-temps à tous ces fléaux , plus ou moins

destructeurs, de l'espèce humaine. Les changements,

les suppressions, les omissions, en un mot, les diffé-*

rentes sortes d'altérations que Grimm s'était permis de

faire au texte, tantôt sous un prétexte , et tantôt sous

un autre , c'est-à-dire , en dernière analyse , dans la

crainte de déplaire aux grands dont il était l'esclave et

78 AVERTISSEMENT DE NAIGEON.

le flatteur gagé, tout cela a été réparé : ce que Di- derot a pensé , ce qu'il a eu le courage de dire , a été rétabli conformément son manuscrit autographe, qui a même servi de copie pour cette nouvelle éditiou de ce Salon.^^

SALON DE 1765.

A MON AMI M. GRIMM.

NonfuMum tàfaigo^, €ed tzfiaAo dmrt lacêm

Cogitât,

IfoftAÏ. ée Atiefûei. ▼. t43.

Si j'ai quelques notion» tèMohim de k peinture et de la sculpture^ c'èât à vous> fnôn ami^ que je les dois; j'aut^iK duiti au Salon la foule des oisifs; ] aurais accordé ^ cômtn^ euic^ un ^Oup d'ceil Super- ficiel et distrait aux productions de nos artistes ; d'un mot^ j^anms jeté dans le féu un ntorceau pré- deux^ on porté jusqu'aux nnes un ouvrage mé- diocre^ approuvant^ dédàigntot^ sân6 reduercher les motifs de mc^ engoUei)flènt ou de mon dé- dain. C'est la tache que vous m'avez proposée , qui a fixé mes yeux sur la toile ^ et qui m'fe fait tour- ner autour du marbf*e. J'ai donné le temps à l'im- pression d'amver ^t d'entrer. J'ai ouvert mon ame aux effets. Je m'eh suis kisàé pénet^eir. J'ai recueilli la sententé du yieillard (et la pensée de l'en&nt , le jugement de l'homme de lettres , le mot de l'homme du monde et les propos du peu- ple; et s'il m'arrive de blesser l'artiste, e'est sou»- vent avec l'arme qu'il a lui-même aiguisée. Je l'ai interrogé ; et j'ai compris ce que c était que finesse

8o SALON DE 1765.

de dessin et vérité de nature. J'ai conçu la magie de la lumière et des ombres. J'ai connu la cou- leur; j'ai acquis le sentiment de la chair; seul, j'ai médité ce que j'ai vu et entendu ; et ces termes de l'art , unité , variété , contraste , symétrie , ordon- nance , composition , caractères , expression , si familiers dans ma bouche, si vagues dans mou esprit, se sont circonscrits et fixés,

O mon ami ! que ces arts , qui ont pour objet d'imiter la nature , soit avec le discours , comme l'éloquence et la poésie ; soit avec les sons , comme la musique ; soit avec les couleurs et le pinceau , comme la peinture ; soit avec le crayon , comme le dessin ; soit avec l'ébauchoir et la terre molle , comme la sculpture; le burin, la pierre et les métaux , comme la gravure ; le touret , comme la gravure en pierres fines; les poinçons, le mattoir et l'échoppe, comme la ciselure, sont des arts longs , pénibles et difficiles !

Rappelez -vous ce que Chardin nous disait au Salon : <( Messieurs, messieurs, de la douceur, « Entre tous les tableaux qui sont ici , cherchez le i< plus mauvais; et sachez que dçux mille mal- « heureux ont brisé entre leurs dents le pinceau , (( de désespoir de faire jamais aussi mal. Parrocel^ i< que vous appelez un barbouilleur, et qui l'est en « effet , si vous le comparez à Vernet ; ce Parrocel « est pourtant un homme rare , relativement à la c( multitude de ceux qui ont abandonné la can^ière

SALON DE 1765. 8t

ff dans laquelle ils sont entrés avec lui. Le Moine c< disait qu'il fallait trente ans de métier pour sa- (( voir conserver son. esquisse; et Le Moine n était (( pas un sot. Si vous voulez m'écouter , vous ap- « prendrez peut-être à être indulgents. »

Chardin semblait douter qu'il y eût une éduca-- tion plus longue et plus pénible que celle du pein-^ tre, sans en excepter celle du médecin^ du juris- consulte^ ou du docteur de Sorbonne. a On nous (c met^ disait -il, à l'âge de sept à huit ans^ le « porte-crayon à la main. Nous commençons k « dessiner^ d'après l'exemple, des yeux, des bou- « ches, des nez, des oreilles; ensuite des pieds, « des mains. Nous avons eu long-temps le dos « courbé sur le porte-feuille , lorsqu'on nous place « devant l'Hercule ou le torse ; et vous n'avez pas If été témoins des larmes que ce satyre, ce gla- « diateur , cette Vénus de Médicis , cet Antinoiis H ont fait couler. Soyez sûrs que ces chefe-d'œu- « vre des artistes grecs n'exciteraient plus la jalou^ « sie des maîtres , s'ils avaient été livrés au dépit « des élèves. Après avoir séché des journées et (( passé des nuits à la lampe , devant la nature « immobile et inanimée, on nous présentera na- w ture vivante ; et tout à coup le travail de toutes « les années précédentes semble se réduire à rien : ce on ne fut pas plus emprunté la première fois cf qu'on prit le crayon. Il faut apprendre à Toeil à i< regarder la nature; et combien ne Font jamais

Salons, tome i. 6

83 SALON DE 1765.

(( vue et ne la verront jamais ! C'est le supplice de i< notre vie. On nous a tenus cinq à six ans devant « le modèle y lorsqu'on nous livre à notre génie ^ u si nous en avons. Le talent ne se décide pas en (( un moment. Ce n'est pas au premier essai qu'on ce a la franchise de s'avouer son incapacité. Corn- ée bien de tentatives tantôt heureuses , tantôt mal- « heureuses ! Des années précieuses se sont écou- te lées , avant que le jour de dégoût^ de lassitude ce et d'ennui soit venu. L'élève est âgé de dix-neuf ce à vingt ans^ lorsque la palette lui tombant des ce mains , il reste sans état , sans ressources et sans ce mœurs ; car d'avoir sans cesse sous les yeux la ce nature toute nue , être jeune et sage ^ cela ne se M peut. Que faire, que devenir? Il faut se jeter ce dans quelques-unes de ces conditions subalter- « nés , dont la porte est ouverte à la misère , ou ce mourir de faim. On prend le premier parti ; et ce à l'exception d'une vingtaine , qui viennent ici ce tous les deux ans s'exposer aux bétes , les autres ^ ce ignorés et moins malheureux peut-être , ont le (c plastron sur la poitrine dans une salle d'armes ^ (c ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment , ce ou l'habit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je ce vous dis , c'est l'histoire de Belcourt , de Le- ce kain et de Brizard, mauvais comédiens, de ce désespoir d'être médiocres peintres. »

Chardin nous raconta, s'il vous en souvient^ qu'un de ses confrères^ dont le fils était tambour

SALON DE 1765. 85

àaxïs un régiment , répondait à ceux qui lui en demandaient des nouvelles, qu'il avait quitté la peinture pour la musique; puis, reprenant le ton sérieux, il ajouta : « Tous les pères de ces enfants « incapables et déroutés , ne prennent pas la chose ic aussi gaiment. Ce que vous voyez est le fruit des « travaux du petit nombre de ceux qui ont lutté i( avec plus ou moins de succès. Celui qui n'a pas « senti la difficulté Tart ne fait rien qui vaille ; i< celui qui , comme mon fils , l'a sentie trop tôt , c( ne fait rien du tout. Et croyez que la plupart des <( hautes conditions de la société seraient vides , si « l'on n'y était admis qu'après un examen aussi sé- « vère que celui que nous subissons.

Mais, lui dis-je, M. Chardin, il ne faut pas s'en prendre à nous , si

Medîocrihus esstpoetis.

Non hommes^ non di , non concestere columnof,

HoRAT. De Arte poet. y. 3oo. . .

Et cet homme qui irrite les dieux , les hommes et les colonnes contre les médiocres imitateurs de la nature , n'ignorait pas la difficulté du métier.

« Eh bien! me répondit-il, il vaut mieux croire f( qu'il avertit le jeune élève du péril qu'il court, w que de le rendre apologiste des dieux , des K hommes et des colonnes. C'est comme s'il lui « disait : Mon ami , prends garde , tu ne connais « pas ton juge. Il ne sait rien , et n'en est pas

6.

l

84 SALON DE 1765.

« moins cruel. Adieu , messieurs. De la douceur^ (( de la douceur. »

Je crains bien que l'ami Chardin if ait demandé laumône à des statues. Le goût est sourd à la prière. Ce que Malherbe a dît de la mort , je le dirais presque de la critique. Tout est soumis à sa loi ;

Et la garde qui yeîlle aux barrières du Louyre N'en défend pas nos rois.

Je VOUJ5 décrirai les tableaux , et ma description sera telle , qu'avec un peu d'imagination et de goût on les réalisera dans l'espace , et qu'on y po- sera les objets à peu près comme nous les ayons vus sur la toile ; et afin qu'on j uge du fond qu'on peut faire sur ma censure ou sur mon éloge , je finirai le Salon par quelques réflexions sur la pein- ture, la sculpture, la gravure et l'architecture. Vous me lirez comme un auteur ancien à qui l'on passe une page commune en faveur d'une bonne ligne.

Il me semble que je vous entends d'ici vous écrier douloureusement : « Tout est perdu. Mon « ami arrange, ordonne, nivelle : on n'emprunte i< les béquilles de l'abbé Morellet que quand on w manque de génie, »

Il est vrai que ma tête est lasse. Le fardeau que j'ai porté * pendant vingt ans m'a si bien courbé,

' L'édition de V Encyclopédie , dont tout le travail retomba sur lui ,

SALON DE 1761 85

que je désespère de me redresser. Quoi qu'il ea soit 9 rappelez-vous mon épigraphe :

Non fumum exfulgore , sed ex fumo dure lucem.

Laissez - moi fumer un moment , et puis nous verrons*

Avant qu€ d'entrer en chantier , il faut , mon ami , que je vous prévienne de ne pas regarder simplement comme mauvais les tableaux sur les- quels je glisserai. Tenez pour détestables, infâmes^ les productions de Boizot, Nonnotte, Francisque, Antoine Lebel, Amand , Parrocel, Adam, Des- camp , Deshayes le jeune , et d'autres. N'exceptez d' Amand qu'un morceau médiocre , jirgus et Mercure y qu'il a peint à Rome ; et de Deshayes le jeune , qu'une ou deux têtes, que son fripon de frère lui a croquées pour le pousser à l'Académie.

Quand je relève les défauts d'une composition , entendez , si elle est mauvaise , qu'elle restera mauvaise, son défaut fut-il corrigé j et quand elle est bonne , qu'elle serait parfaite , si l'on en cor- rigeait le défaut.

Nous avons perdu cette année deux grands peintres et deux habiles sculpteurs, Carie Van Loo et Deshayes l'aîné , Bouchardon et Slotz. En revanche , la mort nous a délivré^ du plus cruel des amateurs , le comte de Caylus.

après la retraite de D'Alembert. Voyez à ce sujet mes Mémoires hu». toriques et phUQsophiqufs sur la 'vie et Us ouvrages de piderot, N.

86 SALON DE 1765.

Nous n'avons pas été cette année aussi riches en grands tableaux qu'il y a deux ans ; mais ea revanche, nous l'avons été davantage en petites compositions j et ce qui console , c'est que quel- ques-uns de nos artistes ont montré des talents qui peuvent s'élever à tout. Et qui sait ce que de- viendra La Grenée ? Je me trompe fort , ou l'école française , la seule qui subsiste , est encore loin de son déclin. Rassemblez , si vous pouvez , tous les ouvrages des peintres et des statuaires de l'Eu- rope, et vous n'en formerez point notre Salon. Paris est la seule ville du monde l'on puisse tous les deux ans jouir d'un spectacle pareil.

Feu CARLE VAN LOO.

Carie Van Loo seul a laissé douze morceaux^ Auguste, qui fait fermer le temple de Janus , les Grâces^ une Susanne^ sept Esquisses de la vie de saint Grégoire y T Etude dune tête d'ange^ un ta- bleau allégorique.

M. du Houx * toujours vert, vous ressemblez à la feuille de votre enseigne , qui pique de tout

' Diderot, dans une de ces plaisanteries innocentes et gaies que l'on se permet ayec ses amis , et qui seraient déplacées dans toute autre société , avait envoyé à Grimm , pour ses étrennes , une en- seigne représentant un "houx , avec l'inscription au-dessus, en demi- cercle : Ju Houx , toujours vert ; et en bas , l'épigraphe ondoyante : Semperfrondescit, C'est à cette même épigraphe que Diderot fait encore allusion dans les Réflexions préliminaires qui servent d'introduction au Salon de 1767, et dans une lettre à Grimm de juin 1770. N.

SALON DE 1765. 87

côté. Il y a huit jours que l'article de VanLoo était trop court ; aujourd'hui il est trop long. Il restera^ s'il vous plait , comme il est.

I. AUGUSTE FAIT FERMER TEMPLE DE JANUS. (i)

Tableau de neuf pieds huit ponces de haut , sur huit pieds quatre pouces de large. Il est destiné pour la Galerie de Choisi.

A droite de celui qui regarde, le temple de Jauus placé de manière qu on en voit les portes. Au-delà des portes , contre la façade du temple , la statue de Janus sur un piédestal. En deçà ^ un trépied avec son couvercle, à terre. Un prêtre vêtu de blanc , les deux mains passées dans un gros anneau de fer , ferme les portes couvertes en haut , en bas et dans leur milieu , de larges bandes de tôle. A côté de ce prêtre, plus sur le fond, deux autres prêtres vêtus comme le premier. En fiaice du prêtre qui ferme, un enfant portant une ume^ et regardant la cérémonie. Au milieu de la scène, et sur le devant, Auguste seul, debout, en habit militaire , en silence , une branche d'olivier à la main. Aux pieds d'Auguste , sur le même plan ^ un enfant, un genou en terre, une corbeille sur son autre genou, et tenant des fleurs. Derrière l'empereur , un jeune prêtre dont on ne voit presque que la tête. iSur la gauche , à quelque dis* tance^ une troupe mêlée de peuple et de soldats.

(i) Ce tableaa a été terminé par Michel Van Loo, neyeu de Carie.

88 SALON DE 1765.

Du même côté, toùt-à-fait à Textrémité de la toile, et sur le devant, un sénateur vu par le dos et tenant un rouleau de papier. Voilà ce qu'il plaitàVanLoo d'appeler une fête publique.

Il me semble que le temple n'étant pas ici un pur accessoire , une simple décoration de fond , il fallait le montrer davantage et n'en pas faire une fabrique pauvre et mesquine. Ces bandes de fer , qui couvrent les portes , sont larges et de bon effet. Pour ce Janus, il a l'air de deux mauvaises figures égyptiennes accolées. Pourquoi plaquer ainsi contre un mur le saint du jour? Ce prêtre qui tire les portes , les tire à merveille ; il est beau d'action , de draperie et de caractère. J'en dis au- tant de ses voisins. Les têtes en sont belles, peintes d'une manière grande, simple et vraie. La tou^ ché en est mâle et forte. S'il y a un autre artiste capable d'en faire autant, qu'on me le nomme. Le petit porteur d'urne est lourd, et peut-être superflu. Cet autre qui jette des fleurs est char- mant, bien imaginé, et on ne peut mieux ajusté. Il jette ses fleurs avec grâce, et trop de grâce peut-être : on dirait de l'Aurore qui les secoue du bout de ses doigts. Pour votre Auguste, M. Van Loo, il est misérable. Est-ce qu'il ne s'est pas trouvé dans votre atelier un élève qui ait osé vous dire qu'il était raide, ignoble et court; qu'il était fardé comme une actrice, et que cette draperie rouge dont vous l'avez chamarré blessait l'art et

SALON DE 1765. 8g

désaccordait le tableau? Cela, c'est un empereur! Avec cette longue palme qu'il tient collée contre son épaule gauche , c'est un quidam de la confrérie de Jérusalem qui revient de la procession . Et ce prêtre que j'aperçois derrière lui, que me veut-il avec son cofiret et son action niaise et gênée? Ce sénateur embarrassé de sa robe et de son papier j qui me tourne le dos , figure de remplissage que l'ampleur de son vêtement par en bas rend mince et fluet par en haut. Et le tout, que signifie-t-il?oii est l'intérêt ? est le sujet ?

Fermer le temple de Janus , c'est annoncer une paix générale dans l'empire, une réjouissance, une fête ; et j'ai beau parcourir la toile , je n'y vois pas le moindre vestige de joie. Cela est froid, cela est insipide ; tout est d'un silence morne , d'un triste à périr; c'est un enterrement de Vestale.

Si j'avais eu ce sujet à exécuter , j'aurais montré le temple davantage. Mon Janus eût été grand et beau. J'aurais placé un trépied à la porte du temple ; de jeunes enfants couronnés de fleurs y auraient brûlé des parfums. , on aurait vu un grand-prêtre , vénérable d'expression , de draperie et de caractère. Derrière ce prêtre, j'isn aurais grouppé quelques autres. Les prêtres ont été de tout temps observateurs jaloux des souverains; ceux-ci auraient cherché à démêler ce qu'ils avaient à craindre ou à espérer du nouveau maître. J'au- rais attaché sur lui leurs regards attentifs. Auguste^

go SALON DE I765,

accompagné d'Agrippé et de Mécène, aurait or- donné qu on fermât le temple; il en aurait eu le geste* Les prêtres , les mains passées dans Fan- neau , auraient été prêts à obéir. J'aurais assemblé une foule tumultueuse de peuple , que les soldats auraient eu bien de la peine à contenir. J'aurais voulu surtout que ma scène lut bien éclairée. Rien n'ajoute à la gaité comme la lumière d^un beau jour. La procession de Saint-Sulpice ne serait pas sortie par un temps sombre et nébuleux comme celui-là.

Cependant , si dans l'absence de l'artiste le feu eût pris à cette composition, et n'eut épargné que le grouppe des prêtres, et quelques têtes éparses par-ci par-là , nous nous serions tous écriés à l'as* pect de ces précieux restes : quel dommage !

2. LES GRACES. Tableau de sept pieds six pouces de kauti sur six pieds deux pouces de large.

Parce que ces figures se tiennent , le peintre a cru qu'elles étaient groupées. L'aînée des trois Sœurs occupe le milieu ; elle a le bras droit posé sur les reins de celle qui est à gauche , et le bras gauche entrelacé avec le bras droit de celle qui est à droite. Elle est toute de face. La scène, si c'en est une , est dans un paysage. On voit un nuage qui descend du ciel, passe derrière les figures, et se répand à terre. Celle des Grâces qui est à gauche, de deux tiers pour la tête et pour le dos , a le bras

SALON DE 1765: 91

gauche pose sur 1 épaule de celle du milieu ^ et tient un flacon dans sa main droite. C'est la plus jeune. La seconde^ de deux tiers pour le dos et de profil pour la tête^ a dans sa main gauche une rose ; à l'aînée , c'est une branche de myrte qu'on a donnée et qu'elle tient dans sa main droite. Le site est jonché de quelques fleurs.

Il est diflicile d'imaginer une composition plus froide , des Grâces plus insipides , moins légères , moins agréables. Elles n'ont ni yie^ ni action , ni caractère. Que font-elles là? je veux mourir si elles en savent rien. Elles se montrent. Ce nest pas ainsi que le poète les a vues. C'était au printemps. Il faisait un beau clair de lune. La verduire nou- velle couvrait les montagnes. Les ruisseaux mur- muraient. On entendait , on voyait jaillir leurs eaux argentées. L'éclat de l'astre de la nuit ondu^ lait à leur surface. Le lieu était solitaire et tran- quille. C'était sur l'herbe molle de la prairie, au voisinage d'une forêt, qu'elles chantaient et qu'elles dansaient. Je les vois, je les entends aussi. Que leurs chants sont doux ! qu'elles sont belles ! que leurs chairs sont fermes ! la lumière tendre de la lune adoucit encore la blancheur de leur peau. Que leurs mouvements sont faciles et légers ! C'est le vieux Pan qui joue de la flûte. Les deux jeunes faunes qui sont à ses cotés , ont dressé leurs oreilles pointues. Leurs yeux ardents pourcourent les charmes les plus secrets des jeunes danseuses»

9^ SALON 1>E i765u

Ce qu'ils voient ne les empêche pas de regretter ce que la variété des mouvements de la danse leur dérobe. Les nymphes des bois se sont approchées. Les nymphes des eaux ont sorti leurs têtes d'entre les roseaux. Bientôt elles se joindrontaux jeu:{L des aimables Sœurs :

Junctceque Njrmphis Gratine décentes

jélterao terram quatiantpede

HoBAT. Odar, lib. i , od. iv, v. 9^10.

Mais revenons à celles de Van Loo, qui ne valent pas celles que je quitte. Celle du milieu est raide ; on dirait qu'elle a été arrangée par Marcel (i). Sa tête est trop forte; elle a peine à la soutenir; et ces petits lambeaux de draperies qu'on a collés sur les fesses de l'une et sur le haut des cuisses: de l'autre, qu'est-ce qui les attache là? Rien que le mauvais goût de l'artiste et les mauvaises mœurs du peuple. Us ne savent pas que c'est une femme découverte, et non une femme nue qui est indé- cente. Une femme indécente, c'est celle qui aurait une cornette sur sa tête , ses bas à ses jambes , et ses mules aux pieds. Cela me rappelle la manière dont madame Hocquet avait rendu la Vénus pu- dique, la plus déshonnéte créature possible. Un jour elle imagina que la déesse se cachait mal avec sa main inférieure ; et la voilà qui fait placer un linge en plâtre entre cette main et la partie corres-

(i) Marcel f maître de danse; "voyez la note du tome yii, page 9. Édit«.

\

SALON DE 1765. 0

pondante de la statue , qui eut tout de suite l'air d'une femme qui s'essuie. Croyez-vous , mon ami, qu' Apellé se fut avisé de placer grand de draperie comme la main sur tout le corps des trois Grâces ? Hélas I depuis qu'elles sortirent nues de la tête du vieux poète jusqu'à Apelle , si quelque peintre les a vues , je vous jure que ce n'est pas Van Loo.

Celles de Van Loo sont longues et grêles, surtout à leurs parties supérieures. Ce nuage , qui tombe de la droite et qui vient s'étendre à leurs pieds , n'a pas le sens commun. Pour des natures douces et molles, comme celles-ci, la touche est trop ferme, trop rigoureuse; et puis tout autour un beau vert imaginaire qui les noircit et les enfume. Nul effet; nul intérêt; peint et dessiné de pra- tique. C'est une composition fort inférieure à celle qu'il avait exposée au Salon précédent, et qu^il a mise en pièces. Sans doute, puisque les Grâces sont sœurs, il faut qu'elles aient un air de famille ; mais faut-il qu'elles aient la même tête ?

Avec tout cela , la plus mauvaise de ces trois figures vaut mieux que les minauderies , les affé- teries, et les culs rouges de Boucher. C'est du moins de la chair, et même de la belle chair, avec un caractère de sévérité qui déplaît moins encore que le libertinage et les mauvaises mœurs. S'il y a de la manière ici, elle est grande.

94 SALON DE 1765.

3. LA CHASTE SUSANNE. Tableaa de sept pieds six pouces de haut , sur six pieds deux ponces de large.

On voit au centre de la toile la Susanne assise ; elle vient de sortir du bain. Placée entre les deux vieillards^ elle est penchée vers celui qui est à gauche , et abandonne aux regards de celui qui est à droite son beau bras , ses belles épaules , ses reins , une de ses cuisses , toute sa tête , les trois quarts de ses charmes. Sa tète est renversée. Ses yeux, tournés vers le ciel, en appellent du secours ; son bras gauche retient les linges qui couvrent le haut de ses cuisses; sa main droite écarte, re- pousse le bras gauche du vieillard qui est de ce côté. La belle figure ! la position en est grande ; son trouble , sa douleur , sont fortement exprimés ; elle est dessinée de grand goût ; ce sont des chairs vraies, la plus belle couleur, et tout plein de vérités de nature répandues sur le cou , sur la gorge, aux genoux. Ses jambes, ses cuisses, tous ses membres ondoyants sont on ne saurait mieux placés. Il y a de la grâce , sans nuire à la noblesse ; de la variété , sans aucune affectation de contraste. La partie de la figure qui est dans la demi-teinte est du plus beau faire. Ce linge blanc, qui est étendu sur les cuisses, reflète admirablement sur les chairs ; c'est une masse de clair qui n'en détruit point l'effet ; magie difficile , qui montre et Fha- bileté du maître et la vigueur de son coloris.

SALON DE 1765. 95

Le vieillard qui est à gauche est yu de profil ; il a la jambe gauche fléchie j et de son genou droit il semble presser le dessous de la cuisse de la Su- sanne. Sa main gauche tire le linge qui couvre les cuisses y et sa main droite invite Susanne à céder. Ce vieillard a un faux air de Henri iv. Ce caractère de tête est bien choisi ; mais il fallait y joindre plus de mouvement , plus d'action ^ plus de désir , plus d'expression. C'est une figure froide, lourde, et n'offrant qu'un grand vêtement raide, uniforme, sans pli y sous lequel rien ne se dessine,: c'est un sac d'où sortent une tête et deux bras, n i^ut draper large , sans doute ; mais ce n'est pas ainsi. L'autre vieillard est debout, et vu presque de face ; il a écarté avec sa main gauche tous les voiles qui lui dérobaient la Susanne de son côté \ il tient encore ces voiles écartés. Sa droite et son bras étendus devant la femme ont le geste menaçant ; c'est aussi l'expression de sa tête. Celui-ci est en-* core plus froid que l'autre. Couvrez le reste de la toile, et cette figure ne vous montrera plus qu'un Pharisien qui propose quelque difficulté à Jésus- Christ.

Plus de chaleur , plus de violence , plus d'empor- tement dans les vieillards , auraient donné un inté- rêt prodigieux à cette femme innocente et belle , livrée à la merci de deux vieux scélérats. Elle-même en aurait pris plus de terreur et d'expression ; car tout s'entraîne. Les passions sur la toile s'acçor-

g6 SALON DE 1766.

dent et se désaccordent comme les couleurs. Il y a dans l'ensemble une harmonie de sentiments comme de tons. Les vieillards plus pressants , le peintre eut senti que la femme devait être plus effrayée; et bientôt ses regards auraient fait au ciel une toute autre instance.

On voit à droite une fabrique en pierre grisâtre : c'est apparemment un réservoir ^ un appartement de bain. Sur le devant , un canal d'où jaillit vers la droite un petit jet d'eau mesquin, de mauvais goût ^ et qui rompt le silence. Si les vieillards avaient eu tout l'emportement imaginable , et la Susanne toute la terreur analogue , je ne sais si le sii&ement, le bruit d'une masse d'eau s'élancant avec force, n'au- rait pas été un accessoire très vrai.

Avec ce^ défauts , cette composition de Van Loo est encore une belle chose. De Troye a peint le même sujet ; il n'y a presque aucun peintre ancien dont il n'ait frappé l'imagination et occupé le pin- ceau ; et je gage que le tableau de Van Loo se sou- tient au milieu de tout ce qu'on a fait. On pré- tend que la Susanne estacadémisée; serait-ce qu'en effet son action aurait quelque apprêt? que les mouvements en seraient un peu trop cadencés pour une situation violente? ou serait-ce plutôt qu'il arrive quelquefois de poser si bien le modèle , que cette position d'étude peut être transportée sur la toile avec succès , quoiqu'on la reconnaisse ? S'il y a une action plus violente de la part des

SALON DE 1765* 97

yieillards , il peut y avoir aussi une action plus naturelle et plus vraie de la Susanne. Mais telle qu'elle est , j'en suis content ; et si j'avais le mal-» heur d'habiter un palais > ce morceau pourrait bien passer de l'atelier de l'artiste dans ma galerie*

Un peintre italien a compose très-ingénieuse- ment ce sujet ; il a placé les deux vieillards du même coté. La Susanne porte toute sa draperie de ce côté ; et pour se dérober aux regards des vieillards , elle se livre entièrement aux yeux du spectateur « Cette composition est très-libre, et personne n'en est blessé ; c'est que l'intention évidente sauve tout, et que le spectateur n'est jamais du sujet.

Depuis que j'ai vu cette Susanne de Van Loo , je ne saurais plus regarder celle de notre ami le baron d'Holbach ; elle est pourtant du Bourdon. '

4- L£S ÀllTS SUPPLIANTS.

Tableau aUëgoriqa« de deux piieds cinq ponces de haut ; sur denz pieds dd large; Il appartient à M. de Marigny. (i)

Les Arts désolés s'adressent au Destin , pour ob- tenir la conservation de madame de Pompadour^ qui les protégeait en effet; elle aimait Carie Van Loo j elle a été la bienfaitrice de Cochin. Le graveur

Aussi est-elle beaucoup plus belle, quoi qu*en dise ici Diderot. Le tableau de Bourdon est d*uh effet plus piquant ; et le coloris en est meilleur que celui de Van Loo , qui dessinait et peignait presque toujours de pratique. N.

(t) m. de Marigny, frère de la marquise de Pompadour , était directeur-général des bâtiments du roi. Édit*^

SlLOirS. TOME 7

g8 SALON DE 176S.

Gai avait son touret chez elle. Trop heureuse la nation 9 si elle se fut bornée à délasser le souverain par des amusements^ et à ordonner aux artistes des tableaux et des statues ! On yofit à la partie infé- rieure et droite de la toile la Peinture , la Sculpture , l'Architecture , la Musique , les Beaux-Arts , ca- ractérisés chacun par leurs vêtements , leurs têtes et leurs attributs , presque tous à genoux , et les bras levés vers la patrie supérieure et gauche , le peintre a placé le Destin et les trois Parques. Le Destin est appuyé sur le Monde. Le livre fatal est à sa gauche ^ et à sa droite Furne d'où il tiré la chance des humains. Une des Parques tient la que- nouille , une autre file , la troisième va couper le fil de la vie chère aux Arts; mais le Destin lui arrête la main.

C'est un morceau très précieux que celui-ci; il est du plus beau fini : belles attitudes , beaux caractères , belles draperies , belles passions , beau coloris^ et composé on ne peut mieux. La pein- ture devait se distinguer entre les autres arts: aussi le fait-elle. La plus violente alarme est sur son visage ; elle s'élance ; elle a la bouche ouverte ; elle crie. Les Parques sont ajustées à ravir; leur action et leurs attitudes sont tout-à-fait naturelles* Il n'y a rien à désirer ni pour la correction du dessin^ ni pour l'ordonnance , ni pour la vérité. La touche est partout franche et spirituelle : les juges difficiles disent que la couleur trop entière

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des figures nuit à l'harmonie de l'ensemble. La seule chose que je reprendrais , si j'osais , c'est que le groupe du Destin et des Parques, au lieu de fuir, vient en devant. La loi des plans n'est pas observée. Ils accusent encore les parties infé- rieures des Parques d'être un peu grêles ; cela se peut. Ce qui m'a semblé de ces figures, c'est qu'elles étaient d'un excellent goût de dessin. Peut-être que Vemet demanderait que les nuages sur les- quels elles sont assises fussent plus aériens. Mais qui est-ce qui fera des ciels et des nuages au gré de Vernet , si la nature ou Dieu ne s'en mêle ? Une lueur sombre et rougeâtre s'échappe de des- sous les vêtements et les pieds de la Parque aux ci- seaux j ce qui fait concevoir une scène qui se passe au bruit du tonnerre et aux cris des Arts éplorés. On voit au côté gauche du tableau , au-dessous des Parques , une foule de figures accablées , désolées , prosternées; c'est la Gravure, avec des élèves.

Cela est beau, très beau; et partout les tons de couleurs les mieux fondus et les plus suaves. Cest le morceau qu'un artiste emporterait du Salon par préférence? mais nous en aimerions un autre, vous et moi , parce que sujet est froid , et qu'il n'y a rien la qui s'adresse fortement à l'ame. Co- chin, prenez l'all^orie de Van Loo, j'y consens ; mais laissez-moi la Pleureuse de Greuze. Tandis que vous resterez extasié sur la science de l'artiste et sur les effets de l'art; moi, je parlerai à ma

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petite affligée, je la consolerai, je baiserai ses mains , j'essuierai ses larmes ; et quand je Tauraî quittée , je méditerai quelques vers bien doux sur la perte de son oiseau.

Les Suppliants de Van Loo n'obtinrent rien du Destin, plus favorable à la France qu'aux Arts. Madame de Pompadour mourut au moment on la croyait hors de péril; eh bien! qu'est-il resté de cette femme , qui nous a épuisés d'hom- mes et d'argent, laissés sans honneur et sans énergie , et qui a bouleversé le système politique de l'Europe ? Le traité de Versailles , qui durera ce qu'il pourra j V Amour de Bouchardon , qu'on admirera à jamais; quelques pierres gravées de Gai, qui étonneront les antiquaires à venir; un bon petit tableau de Van Loo, qu'on regardera quelquefois; et une pincée de cendres.

5. ESQUISSES POUR LA CHAPELLE DE SAINT - GRÉGOIRE "^ , AUX INVALIDES.

Carie n'aurait laissé que ces esquisses , qu'elles lui feraient un rang parmi les grands peintres.' Mais pourquoi les a-t-il appelées des esquisses ? Elles sont coloriées ; ce sont des tableaux , et de beaux tableaux , qui ont encore ce mérite , que le regret de la main qui défaillit en les exécutant , se joint à l'admiration et la rend plus touchante.'

' Diderot imite ici , sans le citer, un beau passage de Pline le na* tnraliste. N.

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Il y en a sept. Le saint vend son bien , et le distribue aux pauvres. Il obtient par ses prières la cessation de peste. II. convertit une femme kérétique. Il refuse le pontificat. Il reçoit les hommages de son clergé. Il dicte ses Homélies à un secrétaire. Il est enlevé aux cieux.

On voit dans la première le saint à gauche y placé sur la rampe d'un péristyle. Il a derrière lui un assistant. A terre , sur le devant , c'est une pauvre mère groupée avec ses deux enfants. Qu elle est touchante , cette mère ! comme cette petite fille sollicite bien la charité du saint ! Voyez l'avidité de ce petit garçon à manger sou mor- ceau de pain ^ et l'intérêt que ces figures jettent sur la partie la plus avancée du sujet! Une foule d'autres mendiants sont répandus autour de la ba- lustrade y en tournant sur le fond; c'est une masse de demi -teinte sur un fond clair. Une lumière, qui s'échappe de dessous une arcade percée , vient éclairer toute la scène , et y établir la plus douce harmonie.

Cest qu'il faut voir comment on peint la mendicité , comment on la rend intéressante sans la montrer hideuse ; jusqu'où il est permis de la vêtir , sans la rendre ni opulente ni guenilleuse ; quelle est l'espèce de beauté qui convient aux hommes^ aux femmes et aux enfants qui ont souf- fert la faim , et senti long-temps et par état les besoins urgents de la vie. Il y a une ligne étroite

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sur laquelle il est difficile de se tenir. Belle chose ^ mon ami ! belle de caractère , d'expression et de composition!

Dans la seconde , le saint se promène à pieds nus dans les rues , pour fléchir le ciel et arrêter , la peste. Il est suivi et précédé de son clergé. Un groupe d'acolytes vêtus de blanc fixe la lumière au centre. La procession s'avance de gauche à droite vers le temple. Le saint et son assistant terminent la marche du clergé : le saint à les yeux tournés vers le ciel; il est en habit de diacre. Une douce clarté répandue autour de sa tête le désigne ^ mais plus encore sa simplicité y sa no- blesse et sa piété. Mais comme tous ces jeunes acolytes sont beaux ! comme ces torches allumées impriment la terreur ! comme un seul incident suffît au génie pour montrer toute la désolation d'une ville ! Il ne lui faut qu'une jeune fille qui soulève un vieillard moribond , et qui l'exhorte à bien espérer. Le geste du saint attache les re- gards sur ce groupe. Quelle défaillance dans ce moribond ! quelle confiance dans la jeune fille ! Belle chose ^ mon ami ! belle chose ! Un ciel ora- geux y qui s'éclaircit y semble annoncer la fin prochaine du fléau.

Dans la troisième y le saint y vêtu de blanc y ferme l'oreille , et éloigne du bras l'envoyé du clergé y qui vient lui proposer la tiare. Il est évi- dent que le saint , retiré sous cette voûte , était

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en prière , lorsque l'envoyé est venu ; car il est courbe ^ et sa main touche encore à pierre dont il s'est appuyé pour se relever. Que cela est simple ! comme cet homme refuse bien ! comme il est bien pénétré de son insuffisance! Ce n'est pas rhypocrîte noh episcopari de nos prestolets. La progrejSâton de 1 âge a été gardée sans nuire a la ressemU^nce. Belle chose ^ mon ami ! Et l'effet de cette nuée claire sur le fond ^ et de cet antre obscur sur le devant , qui estrce qui ne le sent pas ?

La quatrième nous le montre , la tête couverte de la tiare, la croix pontificale à la main, assis sur la chaire de saint Pierre , et vêtu des habits sacerdotaux. Il étend la miain ; il bénit son clergé prosterné. L^ scène ne s'est pas passée autrement, j'en suis sur. Le bon saint avait ce caractère vé* nérabde et doux. C'est ainsi que tons ces prêtres étaient prosternés. Ce cardinal assistant était à sa gauche ; il avait à sa droite ces autres prélats : il était sous un baldaquin. L'ombre du baldaquin le couvrait, et il se détachait en demi-teinte sur cette architecture grisâtre. Il n'y avait dans la position de tous ces personnages d'autre contraste que celui de l'action. Regardez cette scène, et dites-moi s'il y a une seule circonstance qui décèle la fausseté ? Les caractères têtes sont pris de la vie ordi- naire et commune. Je les ai. vus cent fois dans nos églises. Ils font foule, sans confusion. Ces

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expressions de visage et de dos sont tout-à-fâît vraies. Voilà la tête qui convient au père commun des croyants. Et ce gros assistant , si bien nourri, si bien vêtu , qu'on voit sur le devant , au-dessous du trône , qu'en dites-vous ? ne nous rappelle-t-il pas notre vieux, beau et bon cardinal de Polignac ? Aucunement. Celui-ci eût été une trouvaille pour un buste ou pour un portrait de nos jours ; mais pour des temps rustres et gothiques , il fallait plus de simplicité et moins de noblesse. Voulez- vous que je vous dise une idée vraie , c'est que ces vi- sages réguliers , nobles et grands , font aussi mal dans une composition historique, qu'un bel et grand arbre , bien droit , bien arrondi , dont le tronc s'élève sans fléchir, dont l'écorce n'ojffre ni rides , ni crevasses , ni gerçures , et dont les branches, s'étendant également en tous sens, for- ment une vaste cime régulière. Dans un paysage cela est trop monotone, trop symétrique. Tour- nez autour de cet arbre, il ne vous présentera rien de nouveau, on l'a tout vu sous un aspect : c'est de tout côté l'image du bonheur et de la prospérité. Il n'y a point d'humeur ni dans cette belle tête, ni dans ce bel arbre. Comme ce car- dinal de l'esquisse est attentif! comme il regarde bien ! Le beau corps ! la belle attitude ! Qu'elle est naturelle et simple! Ce n'est pas à l'Académie qu'on la prise; et puis un intérêt, un; une action, une. Tous les points de la toile disent la même

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diose : chacun a sa façon ^ Belle chose ^ mon ami! belle chose !

Mais savez-vous une anecdote? c*est qu'on a Toulu les avoir, ces esquisses , et que le ministère en a fait offrir cent louis. D'une ? Non , mon ami , de toutes ; oui , de toutes , c'est-à-dire le prix de chacune, et à peu près la moitié de ce qu'il en a coûté àl'arti&te en études'. Ils sont tou- jours magnifiques à leur ordinaire. Les héritiers les ont retirées à la vente , pour six ou sept mille deux cents livres. Cela s'en ira quelque jour trou- ver la Famille deLjcomède et le Mercure de Pigal.

Il est surprenant qu'avec toutes les précautions qu'on prend ici pour étouffer les sciences , les arts et la philosophie , on n'y réussisse pas. Cela con- firmerait dans l'opinion , qu'on verserait des sacs d'or aux pieds du génie, qu'on n'en obtiendrait rien , parce que l'or n'est pas sa véritable récom- pense ; c'est sa vanité , et non son avarice , qu'il faut satisfaire. Réduisez-le à dormir dans un gre- nier , sur un grabat ; ne lui laissez que de l'eau à boire et des croûtes à ronger; vous l'irriterez, mais ne l'éteindrez pas. Or il n'y a pas de lieu au monde il obtienne plus promptement, plus

' Diderot était mal instruit sur ce point. Van Loo ne dépensait rien en études; il faisait tout de pratique, comme je l'ai dit ci-dessus, page 97. J'ai connu très-particulièrement ce grand peintre, et je n'avance rien ici dont je ne sois très-sûr. Ses élèves , dont la plu- part -vivent encore, parleront mieux que moi du même fait, mais ils ne le contrediront pas.

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pleinement qu'ici le tribut de la considération» Le ministère écrase ; mais la nation porte aux nues. Le génie travaille , en enrageant et mourant de £siim

Dans la cinquième , saint Grégoire célèbre la messe. Le trône pontifical est à droite dans la précédente ; l'autel ejst à gauche dans celle-ci. On voit entre les mains du saint le pain eucharistique rayonnant et lumineux. La femme hérétique ^ à genoux sur les marches de l'autel , regarde la mer- veille avec surprise; au -dessous de cette femme > le peintre a placé le clergé et des assistants. Même éloge que des précédentes , même exdamation ; composition ridie , sans confusion.

La sixième est> à mon avis^ la plus belle. Il riy a cependant que deux figures ; le saint qui dicte ses Homélies^ et son secrétaire qui les écrit. Le saint est assis , le coude a^^uyé sur la table. Il est en surplis et en rocket , la tête couverte de la bar* rette . La belle tète ! on ne sait si l'on arrêtera les yeux sur elle ou sur Tattitude si sti^ple , à, natu- relle et si vraie dn secrétaire. On va de l'un à Tautre de ces personnages , . et toujours avec le même plaisir. La nature, la vérité ^ la solitude , le silence d^ ce çabiuet ^ la lumière douce et tendre qui réclaire de la lumière la plus analogue a la scène, a l'action, aux personnages; voilà, mon ami , ce qui rend sublime cette composition , et ce que Boucher n'a jamais conçu. Cette esquisse

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est surprenante V Mais dites-moi cette brute de Van Loo a trouvé cela; car c'était une brute. Il ne savait ni penser, ni parler, ni écrire, ni lire. Méfiez-vous de ces gens qui ont leurs poches plei- nes d'esprit, et qui le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon ; ils ne sont pas tristes , som- bres , mélancoliques et muets ; ils ne sont jamais ni gauches, ni bétes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin, jasent et babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourent leur tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et l'allunie, et que Foi- seau solitaire, sauvage, inapprivoisable , brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence son chant, fait retentir le bocage, et rompt mélodieusenaent le silence et les ténèbres de la nuit.

Dans la septième, on voit le saint les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel , il est porté par une multitude d'anges. Il y en a sept ou huit au moins groupés de la manière la plu& variée et la plus hardie. Une gloire éclatante perce le- dôme, et montre les demeures étemelles : et les anges et le saint ne forment qu'une masse, mais une masse tout se sépare et se distingue par la variété et l'effet des accidents de la lumière et de la couleur. On voit le saint et son cortège aller et s'élever verticalement. Cette esquisse n'est pas la moindre. Les autres sont un peu grisâtres^

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comme il convient à des esquisses; celle-ci est coloriée.

Le temps que Van Loo avait passé dans Fatelier du statuaire Le Gros n'avait pas été perdu pour le peintre, surtout lorsqu'il s'agissait d'exécuter ces morceaux aériens^ l'on saisit difficilement la vérité par la seule force de l'imagination^ et le pinceau refuse ensuite à l'image idéale la plus nett« et la mieux conçue. Carie modelait ' sa machine ; et il en étudiait les lumières^ les rac* courcis, les eflfets, dans le vague même de l'air. S'il y découvrait un point de vue plus favorable qu'un autre, il s'y arrêtait, et retournait toute sa composition d'une manière plus piquante, plus hardie^ et plus pittoresque.

Ah , monsieur Doyen , quelle tache ces esquisses vous imposent! Je vous attends au Salon prochain. Malgré tout ce que vous avez fait depuis votre Diomède^ vos Bacchantes et votre V^irgirde^ pour m'oter la bonne opinion que j'avais de votre ta- lent; quoique je sache que vous vous piquez

Voici encore un fait sur lequel on en avait imposé à Diderot. Jamais Van Loo n*a fait en terre un modèle de ses figures : il avait tout simplement un mannequin à ressorts , qu'il posait d'abord » qu'il drapait ensuite avec des étoffes diverses et de couleurs diffé- rentes, et d'après lequel il peignait; mais le plus souvent il ne se servait pas même de mannequin , et il exécutait en grand d'après une esquisse plus ou moins terminée, et faite de verve. Tout que je dis ici , J€ l'ai vu presque tous les jours pendant plus de vingt ans ; et ces vingt dernières années ont étë l'époque la plus brillante de la vie de ce peintre célèbre. N.

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bel esprit^ pire de toutes les qualités dans un grand artiste; que yous fréquentiez la bonne corn-» pagnie et les agréables, et que yous soyez une espèce d'agréable yous-méme, je yous estime en-^ core; mais je n'en suis pas moins d'ayis que yous deyriez un remerciment à celui qui brûlerait les esquisses de Van Loo , remerciment que yous ne feriez pas, parce que yous êtes présomptueux et yain : autre fâcheux symptôme.

6. UNE yESTALE. . Tableau de deux pieds de large sur deux pieds et demi de haut.

Mais pourquoi est-ce que ces figures de Vestales nous plaisent presque toujours? C'est qu'elles sup- posent de la jeunesse, des grâces, de la modestie, de l'innocence et de la dignité ; c'est qu'à ces qua- lités données d'après les modèles antiques, il se joint des idées accessoires de temple , d'autel , de recueillement, de retraite et de sacré; c'est que leur yétement blanc, large, à grands plis, qui ne laisse aperceyoir que les mains et la tête, est d'un goût excellent; c'est que cette draperie, ou ce yoile qui rétombe sur le yisage , et qui en dérobe une partie , est original et pittoresque ; c'est qu'une yestale est un être en même temps historique, poétique et moral.

Celle-ci est coiffée de son yoile ; elle porte une corbeille de fleurs. On la y oit de face. Elle a tous les charmes de son état. Il s'échappe à droite et

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à gauche y de dessous son voile ^ deux boucles de cheveux noirs. Ces boucles parallèles font mal; elles lui rendent le cou trop petit, surtout regar- dée à une certaine distance.

7. ÉTUDE DE LA TÊTE d'uN ANGE.

Elle est vigoureusement peinte , cette tête; elle regarde le ciel : mais on est tenté de lui trouver trop peu de hauteur de firont, pour son volume et rénorme étendue du bas du visage. De près, tran- chons le mot, elle paraît maussade et sans grâces^. Reste à savoir si, destinée pour une coupole de cent , deux cents pieds d'élévation , on en juge bien à quatre pas de distance. *

Voilà tout ce que Carie Van Loo nous a laissé* Il naquit le i5 février 1706, à Nice en Provence. L'année suivante, le maréchal de Berwick assiégea cette ville ; on descendit l'enfant dans une cave ; une bombe tomba sur la maison, traversa les plafonds, consuma le berceau; mais l'enÊtnt n'y était plus. 11 avait été transporté ailleurs par son jeune frère. Benedetto Lutti donna les premiers principes de l'art à Jean et Carie Van Loo. Celui^ ' ci fit connaissance avec le statuaire Le Gros , et prit du goût pour la sculpture. Le Gros meurt en 17 19, et Carie laisse l'ébauchoir pour le pinceau. Son goût, dans les premiers temps, se ressentait de la fougue de son caractère. Jean, son frère, plus tranquille , lui prêchait sans cesse la sagesse et

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la sévérité. Us travaillèrent ensemble; mais Carie quitta Jean pour se faire décorateur d'opéra. S'il se dégoûta de ce mauvais genre y ce fut pour se livrer à des petits portraits dessinés^ genre plus misérable encore. C'était les écarts d'un jeune homme qui aimait éperdument le plaisir ^ et pour qui les moyens les plus prompts d'avoir de l'ar-* gent étaient les meilleurs. En 1727, il fait le voyage de Rome avec Louis et François Van Loo , ses neveux. A Rome y il remporte le prix du des- sin; il est admis à la pension; on reconnaît son talent; l'étranger recherche ses ouvrages; et il peint pour l'Angleterre une femme orientale à sa toilette^ avec un bracelet à la cuisse^ singularité qui a rendu le morceau célèbre. De Rome il passe à Turin. Il décore les églises , il embellit les pa- lais; et les compositions des premiers maîtres ne déparent pas les siennes. Il se montre à Paris ^ avec la fille du musicien Somis , qu'il avait épou- sée. U ambitionne l'entrée de FAcadémie ; il y est reçu. Il devient rapidement adjoint à professeur, cordon de Saint-Michel, premier peintre du roi, directeur de l'école. Voilà comment on encourage le talent. Parini ses taMeaux de cabinet, on vante une Résurrection , son Allégorie des Parques , sa Conversation esp^gnole^ uu Concert d^ instruments. Son saint Charles Bôrromée communiant les pes^ iiférés ^ sa Prédication de saint Augustin ^ sont distingués parmi ses tableaux publics. Carie des^

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sînait facilement , rapidement et grandement. Il a peint large ; son coloris est vigoureux et sage ; beaucoup de technique , peu d'idëal. Il se conten- tait difficilement , et les morceaux qu'il détruisait étaient souvent les meilleurs. Il ne savait ni lire ni écrire ; il était peintre comme ou naît apôtre. Il ne dédaignait pas le conseil de ses élèves , dont il payait quelquefois la sincérité d'un soufflet ou d'un coup de pied; mais le moment d'après ^ et l'incartade de l'artiste et le défaut de l'ouvrage étaient réparés. Il mourut le 1 5 juillet 1765, d'un coup de sang , à ce qu'on dit ; et j'y consens , pourvu qu'on m'accorde que les Grâces maussades qu'il avait exposées au Salon précédent * ont ac- céléré sa fin. S'il eut échappé à celles-ci , les der- nières qu'il a peintes n'auraient pas manqué leur coup. Sa mort est une perte réelle pour Doyen et pour La Grénée.

' Diderot se trompe : Van Loo est mort tout naturellement d*apo« plexie ; et le peu de succès de son tableau des Grâces n'a eu aucune part à cet accident malheureusement très-commun, surtout à son âge , et dans les hommes d'une constitution physique telle que la sienne. Au reste, je supprime ici une longue note de Grimm, dans laquelle ce faiseur de feuilles parle de Carie Van Loo , comme on parle d'un homme qu'on n'a jamais ni vu ni connu. Quelqu'un mal instruit, ou peut-être pour s'amuser, lui ayait fait sur cet habile ar- tiste de mauvais contes , qu'il a répétés ensuite ayec une confiance qui surprend dans un homme d'ailleurs aussi cauteleux. H a cru sansf doute que ce tableau de la vie et du caractère de Van Loo , ainsi peint de fantaisie, paraîtrait très-piquant aux yeux de ceux aux- quels il envoyait ses feuilles. Mais au lieu de chercher à plaire par des caricatures toujours déplacées dans un ouTrage destiné à éclairer

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MICHEL VAN LOO.

Le plus remarquable de ses portraits au Salon était celui de Carié, son oncle. Il était placé sur la Êaice la plus éclairée. On voyait au-dessus la Susanne, V Auguste, et les Grâces; de chaque c6té^ trois des esquisses ; au-dessous y les anges quY sem- blaient porter au ciel saint Grégoire et le peintre; plus bas y à quelque distance , la Festale , et les Arts suppliants. C'était un mausolée que Chardin avait élevé à son confrère. Carie ^ en robe de chambre , en bonnet d atelier ^ le corps de profil ^ la tête de fisice , sortait du milieu de ses propres ouvrages. On dit qu'il ressemblait a étonner. La veuve ne put le regarder sans verser des larmes. La touche en est vigoureuse. Il est peint de grande manière , cependant ui^ peu rouge. En général , Michel fait les portraits d'hommes largement^ et les dessine bien. Pour ceux de femmes^ c'est.autre chose; il est lourd, il est sans finesse de ton, il vise à la craie de Drouais. Michel est un peu froid; Drouais est tout-à-fait faux. Quand on tourne les yeux sur toutes ces figures mornes qui tapissent le salon,' on s'écrie : La Tour, La Tour, ubi es?

le goàt et à perfectionner le jugement des lecteurs, cet Aristarque , souvent si sévère envers les antres , et qui se croyait doué surtout du tact le plus exquis des convenances , aurait sentir que dans ses discours ou dans ses écrits, dans ses tableaux ou dans ses actions ^ le point essentiel , le premier devoir est d'être vrai ; et Ton est plai- sant après, si on le peut. N.

Salovs. toh£ I. 8

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BOUCHER.

t

Je ne sais que dire de cet homme-cî. La dégra- dation du goùt^ de la couleur , de la composition ^ des caractères y dq l'expression , du dessin , a suivi pas à pas la dépravation des mœurs. Que voulez-» vous que cet artiste jette sur la toile ? ce qu'il a dans l'imagination ; et que peut avoir dans l'ima- gination un homme qui passe sa vie avec les pro- stituées du plus bas étage ? Ltf grâce de ses Bergères est la grâce de la Favart dans Rose et Colas; celle de ses Déesses est empruntée de la Deschapips. Je vous défie de trouver dans toute une campagne un brin d'herbe de ses paysages. Et puis une con- fusion d'objets entassés les uns sur les autres, si déplacés^ si disparates, que c'est moins le tableau d'un homme sensé que le rêve d'un fou. C'est de 1 lui qu'il a été écrit :

Felut œffri somnia , "vanœ

Fmgentur species : ut née pes, nec eaput. ....

HoRAT. De Jrte poet, y. 7.

J'ose dire que cet homme ne sait vraiment ce que c'est que la grâce; j'ose dire qu'il n'a jamais connu la vérité ; j'ose dire que les idées de délica- tesse, d'honnêteté, d'innocence, de simplicité, lui sont devenues presque étrangères; j'ose dire qu'il n'a pas vu un instant la nature, du moins celle qui est faite pour intéresser mon ame , la vôtre , celle d'un enfant bien né, celle d'une femme qui sent;

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j^ose dire qu'il est sans goàt. Entre une infinité de preuves que j'en donnerais, une seule suffira; c'est que dans la multitude de figures d'hommes et de femmes qu'il a peintes, je défie qu'on en trouve quatre de caractère propre au bas-relief, encore moins à la statue. Il y a trop de mines, de petites mines, de manière, d'afféterie pour un art sévère, n a beau me les montrer nues, je leur vois tou7 jours le rouge , les mouches, les pompons et toutes les fanfîoles de la toilette. Croyez-vous qu'il ait ja- mais eu dans sa tête quelque chose de cette image honnête et charmante de Pétrarque?

E'IrisOy e'icantù, é* l ptirlar dolce , humano.

Ces analogies fines et déliées qui appellent sur la toile les objets, et qui les y lient par des fils imperceptibles ; sur mon Dieu *, il ne sait ce que c'est. Toutes ses compositions font aux yeux un tapage insupportable. C'est le plus mortel ennemi du silence que je connaisse; il en est aux plus jolies marionnettes du monde ; il tombera à l'en^ luminure. Eh bien! mon ami, c'est au moment Boucher cesse d'être un artiste , qu'il est nommé premier peintre du roi. N'allez pas croire qu'il soit en son genre ce que Crébillon le fils est dans le sien. Ce sont bien à peu près les mêmes mœurs; mais le littérateur a tout un autre talent que le peintre. Le seul avantage de celui-ci sur l'autre, c'est une fécondité qui ne s'épuise point, une faci-^

8.

ïi6 SALON DE 1^65.

iité incroyable y surtout dans les accéissoires de ses pastorales. Quand il fait des enfants y il les groupe bien; mais qu'ils restent à folâtrer sur des nuages. Dans toute cette innombrable famille y vous n'en trouverez pas un à employer aux actions réelles de la vie y à étudier sa leçon y à lire y à écrire y à tiller du chanvre. Ce sont des natures romanes- ques^ idéales; de petits bâtards de Bacchus et de Silène. Ces enfants-là ^ la sculpture s'en accom- moderait assez sur le tour d'un vase antique. Ils sont gras^ joufflus, potelés. Si l'artiste sait pétrir le marbre, on le verra. En un mot, prenez tous les tableaux de cet homme ; et à peine y en aura-* t*il un à qui vous ne puissiez dire comme Fonte- nelle à la Sonate : Sonate, que me veux-tu? Ta- bleau, que me veux-tu ? N'a-t-il pas été un temps il était pris de la fureur de faire des vierges? Eh bien ! qu'était-ce que ses vierges ? de gentilles pe* tites caillettes. Et ses anges? de petits satyres liber- tins. Et puis, il est, dans ses paysages, d'un gris de couleur et d'une uniformité de ton qui vous ferait prendre sa toile, à deux pieds de distance^ pour un morceau de gazon ou d'une couche de persil coupé en carré. Ce n'est pas un sot pourtant. C'est un faux bon peintre , comme on est un faux bel esprit. U n'a pas la pensée de l'art, il n'en a que le concetti.

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8. JUPITER TRANSFORME EN DUNE POUR SURPRENDRE

CÂLISTO.

Tableau ovale d'environ denx pieds de haut , sur on pied et demi de large.!

On voit au centre le Jupiter métamorphosé; il est de profil ; il se penche sur les genoux de Ca- listo : d'une main il cherche à écarter doucement son linge; cette main, c'est la droite. Il lui pa^se la main gauche sous le menton. Voilà deux mains bien occupées. Calisto est peinte de face; elle éloî-^ gne faiblement la main cjui s'occupe à la dévoiler. Au-dessous de cette figure , le peintre a répandu de draperie, un carquois; des arbres occupent le fond ; on voit à gauche un groupe d'enfants qui jouent dans les airs ; au^essus de ce groupe , l'aigle de Jupiter.

Mais est-ce que les personnages de la mytholo- gie ont d'autres pieds et d'autres mains que nous? Ah , La Grénée ! que voulez-vous que je pense de cela, lorsque je vous vois tout à côté, et que je suis frappé de votre couleur ferme , de la beauté de vos chairs , et des vérités de nature qui percent tous les points de votre composition ? Des pieds ,; des mains, des: bras , des épaules , une gorge , un cou , s'il vous en faut, comme vous en avez baisé quelquefois , La Grénée vous en fournira* Pour Boucher, non ; passé cinquante ans, mon ami , iL n'y a presque pas un peintre qui appelle le mo- d^e^ ils ne font plus que de pratique; et Bouchera

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en est : ce sont ses anciennes figures tournées et retournées. Est-ce qu'il ne nous a pas déjà montré cent fois et cette Calisto^ et ce Jupiter, et cette peau de tigre dont il est couvert?

9. ANGÉLIQUE ET MEDOR, Tableau de la forme et de la grandeur du précédent.

Les deux figures principales sont placées à droite de celui qui regarde. Angélique est couchée non- chalamment à terre, et vue par le dos, à l'exception d'une petite portion de son visage qu'on attrape, et qui lui donne l'air de la mauvaise humeur. Du même côté , mais sur un plan plus enfoncé , Mé- dor debout, vu de face, le corps penché, porte sa main vers le tronc d'un arbre, sur lequel il écrit apparemment les deux vers de Quinault , ces deux vers que LuUi a si bien mis en musique , et qui donnent lieu à toute la bonté d'ame de Roland de se montrer, et de me faire pleurer quand les autres rient :

Angélique engage son cœur; . Médar en est yainqueur.

. Des Amours sont occupés à entourer l'arbre de guirlandes. Médor est à moitié couvert d'une peau de tigre , et sa main gauche tient un dard de chas- seur. Au-dessous d'Angélique, imaginez delà dra- perie, un coussin; un coussin, mon ami, qui va comme le tapis du Nicaise de La Fontaine; un

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earquoîs et des fleurs. A terre, un gros Amour étendu sur le dos , et deux autres qui jouent dans les airs, aux environs de l'arbre, confidents du bonheur de Médor; et puis à gauche, du paysage et des arbres.

n a plu au peintre d'appeler cela Angélique et Médor^ mais ce sera tout ce qu'il me plaira. Je défie qu'on me montre quoi que ce soit qui caracté- rise la scène , et qui désigne les personnages. Eh î mordieu , il n'y avait qu'à se laisser mener par le poète . Comme le lieu de son aventure est plus beau , plus grand, plus pittoresque et mieux choisi! c'est un antre rqstique , c'est un lieu retiré , c'est le sé- jour de l'ombre et du silence i c'est que loin de tout importun , on peut rendre un amant heureux, et non pas en plein jour, en pleine campagne , sur un coussin. C'est sur la mousse du roc , que Médor grave son nom et celui d^ Angélique. Cela n'a pas le sens commun; petite composition de boudoir; et puis , ni pieds , ni mains , ni vérité , ni couleur, et toujours du persil sur les arbres. Voyez, ou plutôt ne voyez pas le Médor, ses jambes surtout; elles sont d'un petit garçon qui n'a ni goût ni étude* L'Angélique est une petite tripière : ô le vilain mot ! d'accord ; mais il peint : dessin rond , mou et chairs flasques. Cet homme ne prend le pinceau que pour me montrer des tétons et des fesses. Je suis bien aise d'en voir; mais je ne veux pas qu'on me les montre.

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10. DEUX PASTORALES. Tableau de sept pieds six pouces de haut , sur quatre pieds de large.

Eh bien! mon ami^^ y aveaMTOus jamais rien compris? Au centre de la toile , une bergère, Ca- tinon en petit chapeau , qui conduit un àne ; on ne voit que la tête et le dos de l'animal. Sur ce dos d'âne, des hardes, du bagage, un chaudron. La femme tient de la main gauche le licou de sa bête ; de l'autre elle porte un panier de fleurs. Ses yeux sont attaches sur un berger assis a droite; Ce grand dénicheur de merles est à terre ; il a sur ses genoux une cage ; sur la cage , il y a de; petits oiseaux. Derrière ce berger, plus sur le fond^ un petit paysan debout , qui jette de l'herbe aux petits oiseaux. Au-dessous du berger, son chien;- au-dessus du petit paysan, plus- encore sur le fond, une Êibrique de pierre , de plâtre et de so- lives, une espèce de bergerie, plantée on ne sait comment. Autour de l'âne, des moutons ; vers la gauche , derrière la bergère , une barriearde rus-^ tique , un ruisseau , des arbres , du paysage. Der- rière la bergerie, des arbres encore et du paysage. Au bas, sur le devant , tout-à-fisLit à gauche, en- core une chèvre et des moutons , et tout cela pêle mêle à plaisir : c'est la meilleure leçon à donner à un jeune élève , sur l'art de détruire tout eflfet à force d'objets et de travail. Je ne vous dis rien^ ni de la couleur , ni des caractères ^ ni des autres

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détails ; c'est comme ci-devant. Mon ami ^ est-ce qu'il n'y a point de police à cette Académie ? Est-ce qu'au dé&ut d'un commissaire aux tableaux, qui empêchât cela d'entrer, il ne serait pas permis de le pousser à coups de pied le long du Salon , sur l'escalier, dans la cour, jusqu'à ce que le berger, la bergère, la bergerie, l'àne, les oiseaux, laçage, les arbres, l'enfant, toute la pastorale fut dans la rue ? Hélas ! non : il faut que cela reste en place ; mais le bon goût indigné n'en fait pas moins la brutale mais juste ei^écution«

II. AUTRE PASTORALE. Même grandeur, même fif>rme , et même mérite que le précédent.

Eh! vous croyez, mon ami, que mon goût brutal sera plus indulgent pour celui-ci? point du tout. Je l'entends qui crie au dedans de moi : Hors. du Salon , hors du Salon ! J'ai beau lui répéter la leçon de Chardin : De la douceur, de la douceur; il se dépite , et n'en crie que plus haut : Hors du Salon.

C'est l'image d'un délire. A droite, sur le de- vant, toujours la bergère Catinon ou Favart, cou- chée et endormie, avec une bonne fluxion sur l'œil gauche. Pourquoi s'endormir aussi dans un lieu humide,, un petit chat sur son giron? Derrière cette femme, en partant du bord de la toile, et en s'enfonçant successivement par différents plans ^^

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et des navets , et des choux , et des poireaux , et lia pot de terre , et un seringa dans ce pot^ et un gros quartier de pierre , et sur ce gros quartier de pierre un grand vase de guirlandes de fleurs, et des arbres, et de la verdure, et du paysage. En face de la dormeuse , un berger debout qui la con- temple ; il en est . séparé par une petite barri- cade rustique : il porte d'une Inain un panier de fleurs; de l'autre il tient une rose^ Là, mon ami, dites-moi ce que fait un chaton sur le giron d'une paysanne qui ne dort pas à la porte de sa chaumière ? Et cette rose à la main du paysan , n'est-elle pas d'une platitude inconcevable ? Et pourquoi ce benêt-^ ne se penche-t-il pas , ne prend-il pas , ne se dispose-t-il pas à prendre un baiser sur une bouche qui s'y présente ? pourquoi ne s'avance-t-il pas doucement?... Mais vous croyez que. c'est tout ce qu'il a plu au peintre de jeter sur sa toile ? oh que non ! Est-ce qu'il n'y a pas au-delà un autre paysage? est-ce qu'on ne voit pas s'élever par- derrière les arbres la fumée apparemment d'un hameau voisin ?

Un méchant petit tableau de Philippe d'Orléans^ on l'on voit les deux plus jolis petits innocents en- fants possibles, agaçant du bout du doigt un moi- neau placé devant eux , arrête \ fait plus de plaisir que tout cela : c'est qu'on voit à la mine de la pe- tite fille qu'elle joue de malice avec Toiseau.

Même confusion d'objets , et même fausseté de

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couleur qu'au précédent. Quel abus de la facilité de

pinceau !

12. QUATRE PASTORALES^

Deux sont o^es , et les quatre ont enriroii quinze pouces de haut snr treize

de large.

Je suis juste 9 je suis bon^ et je ne demande pas mieux qu à louer. Ces quatre morceaux forment un petit poëme charmant. Écrivez que le peintre eut une fois en sa vie un moment de raison. Un berger attache une lettre au cou d'un pigeon : le pigeon part; une bergère reçoit la lettre ; elle la lit à une de ses amies : c'est un rendez-vous qu'on lui donne ; elle s'y trouve , et le berger aussi.

1 . A la gauche de celui qui regarde , le berger est assis sur un bout de roche ; il a le pigeon sur ses genoux; il attache la lettre; sa houlette et son chien sont derrière lui : il a à ses pieds un panier de fleurs qu'il offre peut-être à sa bergère. Plus sur la gauche , quelques bouts de roche ; à droite , de la verdure , un ruisseau , des moutons. Voilà qui est simple et sage ; il n'y manque que la couleur.

2. On voit à gaiidbe arriver le pigeon messager^ l'oiseau Mercure ; il vient à tire-d'ailes. La ber- gère y debout f la main appuyée contre un arbre placé devant elle , l'aperçoit etitre les arbres ; il fixe ses regards ; elle a tout-à-fait l'air de l'impa-^ tience et du désir; sa position ^ son action sont simples I naturelles^ intéressantes; élégantes; Et

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ce chien , qui voit arriver l'oiseau , qui a les deux pâtes élevées sur un bout de terrasse , qui a la tête dressée vers le messager , qui lui aboie de joie ,. et qui semble agiter sa queue : il est imaginé avec esprit. L'action de l'animal marque un petit com-r merce galant établi de longue main. A droite, derrière la bergère , on voit sa quenouille à terre , un panier de fleurs , un petit chapeau , avec un fichu ; à ses pieds un mouton : plus simple encore , et mieux composé; il n'y manque que la couleur: le sujet est si clair, que le peintre n'a pu l'obscurcir par ses détails.

3. A droite on voit deux jeunes filles : Tune sur le devant , et lisant la lettre j sur le plan qui suit, sa compagne. La première me tourne le dos; ce qui est mal , car on pouvait aisément lui don- ner la physionomie de son action. C'est sa com- pagne qu'il fallait placer ainsi. La confidence se fait dans un lieu solitaire et écarté , au pied d'une fabrique de pierre rustique, d'où sort une fon- taine , au-dessus de laquelle il y a un petit Amour en bas-relief. A gauche, des chèvres, des boucs et des moutons. Celui-ci est moins intéressant que le précédent, et c'est la faute de l'artiste. D'ail- leurs , cet endroit était vraiment le lieu du rendez- vous; c'est la fontaine d'Amour. Toujours faux de couleur.

4- Le rendez-vous. Au centré, vers la droite de celui qui regarde, la bergère assise à terre ^

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tin mouton à côte d'elle ^ un agneau sur ses ge- noux I son berger la serre doucement de ses bras , et la regarde avec passion. Au-dessus du berger, son chien attaché. Fort bien. A gauche , un panier de fleurs. A droite^ un arbre brisé ^ rompu. Fort bien encore. Sur le fond^ hameau, cabane, bout de maison. C'est ici qu'il fallait lire la lettre; et c'est à la fontaine d'Amour qu'il fallait placer le rendez-vous. Quoi qu'il en soit , le tout est fin , délicat, joliment pensé; ce sont quatre petites églogues à la Fontenelle. Peut-être les mœurs de Théocrite , ou celles de Daphnis et Chloé , plus simples , plus naïves , m'auraient intéressé davan** tage. Tout ce que font ces bergers-ci, les miens l'auraient fait ; mais le moment d'auparaVant ils ne s'en seraient pas doutés ; au lieu que ceux-ci savaient d'avance ce qui leur arriverait : et cela me déplaît, à moins que cela ne soit bien fran- chement prononcé.

l3. AUTRE PASTORALE.

Cest une bergère debout, qui tient d'une main une couronne, et qui porte de l'autre un panier de fleurs : elle est arrêtée devant un berger assis à terre, son chien à ses pieds. Qu'est-ce que cela dit? rien. Par-derrière, tout-à-fait à gauche, des arbres touffus, vers la cime desquels, sans qu'on sache trop comment elle s'y trouve, une fontaine, un trou rond qui verse de l'eau. Ces arbres appa-

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remment cachent une roche ; mais il ne le fallait pas. Je me radoucis à peu de frais ; sans les quatre . précédents ^ j'aurais bien pu dire à celui-ci : Hors du Salon ; mais je ne ferai jamais grâce au suivant.

l4- AUTRE PASTORALE. Tableau ovale d'environ deux pieds de haut , sur un pied iix ponces de lai^e.

Ne me tirerai-je jamais de ces maudites pas- torales ? C'est une fille qui attache une lettre au cou d'un pigeon; elle est assise; on la voit de profil. Le pigeon est sur ses genoux; il est fait à ce rôle; il s y prête, comme on voit a son aile pendante. L'oiseau, les mains de la bergère et son girôu, sont embarrassés de tout un rosier. Dites-moi , je vous prie, si ce n'est pas un rival, jaloux de tuer toute cette petite composition, qui a fourré cet arbuste. Il faut être bien ennemi de soi , pour se faire de pareils tours !

Le livret parle encore à' un paj'sage Ton voit un moulin à eau. Je l'ai cherché, sans avoir pu le découvrir; je ne crois pas que vous y perdiez beaucoup.

HALLE.

l5. l'empereur TR A J AN PARTANT POUR UNE EXPÉDITION MILITAIRE TRÈS-PRESSÉE, DESCEND DE CHEVA^,' POUR ENTENDRE LA PLAINTE d'uNE PAUVRE FEMME. Grand tableau destiné pour Choisi.

Le Trajan occupe le centre et le devant du ta- bleau. Il regarde; il écoute une femme agenouillée

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à quelque distance de lui^ entre deux enfants. A côté de l'empereur^ sur le second plan^ un soldat retient par la bride son cheval cabre* Ce cheval n'est point du tout celui que demandait le père Cânaye y et dont il disait : Qualem me decet esse mansuetum Derrière la suppliante , une autre femme debout. Vers la droite, sur le fond, Fapparence de quelques soldats. M. Halle, votre Trajan, imité de l'an- tique, est plat, sans noblesse, sans expression, sans caractère. Il a l'air de dire à cette femme : Bonne femme, je crois que vous êtes lasse; je vous prêterais bien mon cheval , mais il est ombrageux comme un diable. Ce cheval est en effet le seul personnage remarquable de la scène; c'est un cheval poétique, nébuleux, grisâtre, tel que les enfants en voient dans les nues ; les taches dont on a voulu moucheter son poitrail imitent très bien le pommelé du ciel. Les jambes du Trajan sont de bois , raides , comme s'il y avait sous l'étoffe une doublure de tôle ou de fer-blanc. On lui a

donné pour manteau une lourde couverture de laine cramoisie mal teinte. La femme, dont l'expres- sion du visage devait produire tout le pathétique de la scène , qui arrête l'œil par sa grosse étoffe bleue , fort bien ; on ne la voit que par le dos. Jaû dit la femme , mais c'est peut-être un jeune homme. Il faut que j'en croie là-dessus sa che- velure et le livret; il n'y a rien qui caractérise son sexe. Cependant une femme n'est pas plus un

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homme par-derrière que par-devant } c'est un autre chignon , d'autres épaules , d'autres reins , d'autres cuisses^ d'autres jambes, d'autres pieds : et ce grand tapis jaune , qui se voit pendu à sa ceinture, en manière de tablier, qui se replie sous ses genoux, et que je retrouve encore par-derrière, elle l'avait apparemment apporté pour ne pas gâter sa belle robe bleue ; jamais cette volumineuse pièce d'étoffe jie fit partie de son vêtement, quand elle était debout ; et puis rien de fini , ni dans les mains , ni dans les bras, ni dans la coiffure. Elle est affectée de hi pUcapolonica. Ce linge, qui couvre son avant- bras, c'est de la pierre de Saint-Leu sUlonnée. Tout le côté de Trajan est sans couleur; le ciel, trop clair, met le groupe dans la demi -teinte, et achève de le tuer. Mais c'est le bras et la main de cet empereur qu'il faut voir ; le bras pour le raide , la main et le pouce pour l'incorrection de dessin. Les peintres d'histoire traitent ces menus détails de bagatelles; ils vont aux grands effets. Cette imitation rigoureuse de la nature , les arrêtant à chaque pas , éteindrait leur feu , étoufferait leur génie , n'est-il pas vrai , M. Halle ? Ce n'était pas tout-à-fait l'avis de Paul Véronèse ; il se donnait la peine de faire des chairs , des pieds , des mains ; mais on en a reconnu l'inutilité, et ce n'est plus l'usage d'en peindre , quoique ce soit toujours l'usage d'en avoir. Savez-vous à quoi cet enfant , qui est sur le devant, ne ressemble pas mal ? à une

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grappe de grosses loupes ; elles sont Seulement , à sa jambe ondoyaiite en serpent, un peu plus gon- flées qu'aux bras. Ce pot, cet ustensile domestique de cuivré, sur lequel Tautre enfant est penché, est d'une couleur si étrange , qu'il a fallu qu'on me dit ce que c'était. Les officiers qui accompagnent l'empereur sont aussi ignobles que lui. Ces petits bouts de figures dispersées aux environs , a votre avis , ne désignent-ils pas bien la présence d'une armée? Ce tableau est sans consistance dans sa com- position. Ce n'est rien, mais rien, ni pour la cou- leur j qui est de sucs d'herbes passés, ni pour l'expression, ni pour les caractères, ni pour le dessin. C'est un grand émail hien triste et bien froid.

Mais ce sujet était bien ingrat. Vous vous trom- pez > M. Halle; et je vais vous dire comment un autre en aurait tiré parti. Il eût arrêté Trajan au milieu de sa toile. Les principaux officiers de son armée l'auraient entouré; chacun d'eux aurait montré sur son visage l'impression du discours la suppliante. Voyez comme YEsther du Poussin se présente devant Assuérus ! Et qu'est-ce qui em- pêchait que votre femme , accablée de sa peine , ne fût pareillement groupée et soutenue par des femmes de son état ? La voulez-vous seule et à genoux? J'y consens. Mais, pour Dieu, ne toe montrez pas par le dos ; les dos ont peu d'expreâ- Bion, quoi qu'en dise madame Geoffnn. Que soti

Salons, tome t. ^ 9

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visage me montre toute sa peine ; qu'elle soit belle , qu elle ait la noblesse de son état } que son action soit forte et pathétique. Vous n'avez su que faire de ses deux en£ants : allez étudier la famille de Darius^ et vous apprendrez comment on fait concourir les subalternes à l'intérêt des principaux personnages. Pourquoi n'avoir pas désigné la pré- sence d'une armée par une foule de têtes pressées du côté de l'empereur? Quelques-unes de ces figures coupées par la bordure ^ m'en auraient fait ima- giner au-delà y tant que j'en aurais voulu. Et pour- quoi du côté de la femme la scène reste-t-elle sans témoins^ sans spectateurs? Est-ce qu'il ne s'est trouvé personne ^ ni parents , ni amis , ni voisins , ni hommes , ni femmes , ni enfants , qui aient eu la curiosité de savoir l'issue de sa démarche ? Voilà^ ce me semble, de quoi enrichir votre composition ; au lieu que tout est stérile , insipide et nu.

l6. LA COURSB d'hIPPOMÈNE ET d'aTILANTE.

Tableaa de Tingt-deux piedt de large , sur dix-huit de haut.

C'est une grande et assez belle composition. M. Halle, je vous en félicite ; ma foi , ni moi, ni personne' ne s'y attendait. Voilà un tableau ! vous aurez donc fait un tableau ! Imaginez un grand et vaste paysage , frais , mais frais comme un matin au printemps ; des monticules parés de la verdure nouvelle , distribués sur différents plans , et don-

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nant à la scène de l'étendue et de la profondeur. Au pied de ces monticules , une plaine ; partie de cette plaine séparée du reste par une longue bar- ricade de bois. C'est l'espace qui est au-devant de cette barricade et du tableau ^ qui forme le lieu de la course. A l'extrémité de cet espace , à droite , voyez des arbres frais et verts , mariant leurs branches et leurs ombres , et formant un berceau naturel. Élevez sous ces arbres une estrade ; placez sur cette estrade les pères , les mères ^ les frères , les sœurs, les juges de la dispute; garantissez leurs tètes, soit de la fraîcheur des arbres, soit de la chaleur du jour , par un long voile suspendu aux branches des arbres. Voyez au-devant de l'estrade , au -dedans du lieu de la course, une statue de l'Amour sur son piédestal; ce sera le terme de la course : un grand arbre , que le hasard a placé à l'autre extrémité de l'espace , marquera le lieu du départ des concurrents. Au dehors de la barrière, répandez des spectateurs de tout âge et de tout sexe, s'intéressant diversement à l'action; et vous aurez la composition de M. Halle sous les yeux.

Hippomène et Atalante sont seuls au dedans de la barrière. La course est fort avancée. Atalante se hâte de ramasser une pomme d'or. Hippo- mène en tient encore une qu'il est prêt à laisser tomber. Il n'a plus que quelques pas à faire pour toucher au but.

Il y a certainement de la variété d'attitudes et

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d'expressions, tant dans les juges que dans les spec- tateurs. Entre les personnages places sous la tente > on distingue surtout un vieillard , assis , dont la joie ne permet pas de douter qu'il ne soit le père d'Hippomène. Ces têtes re'pandues le long de la barrière en dehors sont d^un caractère agréable* J'estime ce tableau , et beaucoup. Quand on m'ap- prend qu'il est destiné pour la tapisserie (i) , je ne lui vois plus de défauts. L^Hippomène est de la plus grande légèreté ; il court avec une grâce infinie : il est élevé sur la pointe du pied , un bras jeté en avant, l'autre étendu en arrière; l'élégance est dans sa taille, dans sa position et dans toute sa personne ; la certitude du triomphe et la joie sont dans ses : yeux. Peut-être cette course n'est-elle pas assez naturelle ; peut-être est-ce plutôt une danse d'opéra qu'une lutte ; peut-être , lorsqu'il s^agit d'obtenir ou de perdre celle qu'on aime , court-on autrement, a-t-on les cheveux portés en arrière , le corps élancé en avant , l'action pré- cipitée vers le terme de la course; peut-être ne se tient-on pas sur la pointe du pied , ne songe- t-on pas à déployer ses membres , ne fait-on pas la belle jambe et les beaux bras , ne laisse-t-on pas tomber une pomme de l'extrémité de ses doigts ,. comme si l'on en secouait des fleurs : mais peut- être cette critique , dont on sentirait toute la force

(i) Ce tableau fut composé pour être exécuté dans la manufacturé des Gobelîns. Édit*.

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si la course commençait , n'est-elle pas sans ré- ponse lorsqu'elle finit. Atalante est encore loin du but; Hippomène y touche. La victoire ne peut plus lui échapper; il ne se donne pas peine de courir ; il s'étale , il se pavane , il se félicite : c'est comme nos acteurs , lorsqu'ils ont exécuté quel- que danse violente; ils s'amusent encore à faire quelques pas négligés au bord de la coulisse. C'est comme s'ils disaient aux spectateurs : Je ne Suis point las; s'il faut recommencer, me voilà prêt : vous croyez que j'ai beaucoup fatigué , il n'en est rien. Cette espèce d'ostentation est très-naturelle; et je ne souffre point à la supposer à l'Hipporaène de Halle. C'est ainsi que je l'entends ; et me voilà réconcilié avec lui. Ma paix ne sera pas si facile à faire avec son Atalante ; son bras long , sec et nerveux me déplaît : ce n'est pas la nature d'une femme , c'est celle d'un jeune homme. Je ne sais si cette figure est de repos ou courante ; elle re- garde les spectateurs dispersés le long de la bar- rière ; elle est baissée ; et si elle se proposait d'ar- rêter leurs regards par les siens , et de ramasser furtivement la pomme qu'elle a sans la main , elle ne s'y prendrait pas autrement.

Verum ubipliwa nitentin carminé, non ego paucis ,

Qffendar maculU

HoAAT. De Arte poetka , y, %y^.

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17. L ÉDUCATION DES RICHES. Pauvre esquisse.

Cela est misérable. On a quelquefois vu des pieds et des mains négligés , des têtes croquées , tout sacrifié à l'expression et à l'effet. Il nxy a rien ici de rendu^ mais rien du tout,